Après presque deux mois de paralysie, la Bolivie retrouve progressivement un semblant de normalité avec la levée des barrages routiers. Si l’accord conclu entre le gouvernement et les syndicats ouvre une période d’accalmie, il ne résout ni la profonde crise économique qui secoue le pays ni les fractures politiques toujours vives autour d’Evo Morales.
La signature d’un accord, ce 19 juin, entre le gouvernement et la centrale ouvrière bolivienne (COB), principale centrale syndicale du pays, a déclenché la levée des blocages routiers qui paralysaient le pays depuis 50 jours, facilitant à nouveau l’approvisionnement des grandes villes en nourriture et carburant, notamment La Paz et El Alto qui étaient confrontées à d’importantes pénuries.
Le lendemain, le président Rodrigo Paz Pereira décrétait l’état d’exception afin de venir à bout des derniers foyers de résistance, en particulier dans la région pauvre du Chaparé, département de Cochabamba, où s’est réfugié Evo Morales. Malgré l’état d’urgence en vigueur, une forte résistance menée par les cultivateurs de coca y persiste après la trêve que ce dernier a décrétée, soulignant qu’il ne s’agissait aucunement d’une reddition. Il s’y est réfugié, poursuivi par la justice pour une affaire de traite présumée de mineure qu’il conteste formellement. Du fin fond de son fief, une seule idée l’habite : la reconquête du pouvoir et ce, malgré l’écrasante défaite du MAS (Mouvement vers le socialisme) qui n’a recueilli qu’un peu plus de 3% des voix lors des élections de 2025.
On sait que la Maison Blanche suit de près l’évolution de la situation. Même si aucun mandat d’arrêt n’est émis à son encontre à ce jour, Evo Morales craint d’être extradé vers les Etats-Unis. Des rumeurs circulent, alimentant les suspicions autour d’un possible enlèvement par la DEA, agence fédérale nord-américaine chargée de la lutte contre le trafic de drogue.
Une crise économique qui couve depuis plusieurs années
La situation extrêmement critique du moment n’est en réalité que l’apogée d’une crise qui prévaut de longue date. Ainsi, l’économie bolivienne repose en grande partie sur l’exploitation des hydrocarbures depuis une vingtaine d’années. Or, les réserves s’épuisant, le pays fait face à une pénurie de dollars en raison de la baisse des revenus provenant du gaz naturel.
En conséquence, la flambée des prix est alimentée par des importations plus coûteuses (notamment l’essence), la population étant étranglée par un pouvoir d’achat de plus en plus restreint, couplé à la réduction drastique de services de base (santé, éducation, transport, alimentation).
La fin des aides publiques sur les produits de première nécessité et le carburant n’a fait que précipiter les Boliviens dans une pauvreté croissante, faisant exploser le mécontentement général. L’élément déclencheur fut néanmoins la signature de la loi 1720 le 8 avril dernier qui consacrait une contre-réforme agraire au profit de l’agro-industrie. Syndicats et communautés paysannes se sont alors organisés pour initier d’importants blocages routiers dès le 1er mai.
Une trêve durant l’Etat d’exception… mais les défis restent entiers
Juste après avoir conclu un accord avec l’emblématique syndicat ouvrier bolivien (COB) et ainsi divisé le mouvement de contestation, Rodrigo Paz, actuel président de centre-droit proche des secteurs agroindustriels, a déclaré l’état d’exception. Ceci a eu pour effet de mettre fin aux manifestations en apportant une bouffée d’oxygène dans une situation qui asphyxiait littéralement le pays. Mais tout est loin d’être gagné pour autant. Au moins la population a-t-elle pu retrouver accès à certains biens et denrées dès la levée des barrages. Les habitants du Chaparé également, grâce à la trêve décrétée par Evo Morales, ont pu se réapprovisionner un tant soit peu. Mais les prix des produits de base demeurent élevés et bon nombre de Boliviens restent confrontés aux affres de la pauvreté. La menace du réarmement militaire et de la répression judiciaire pèse sur les contestataires.
Le président de centre droit, quant à lui, a des mots pleins de promesses, parlant de lueur d’espoir et de réconciliation. Mais cet accord, dénoncé par les organisations paysannes indigènes, reste fragile. Sa concrétisation tiendra-t-elle sur la durée ? Dans un jeu de forces duquel personne ne ressort vainqueur, Paz lui-même se retrouve affaibli : lui qui espérait entreprendre d’importantes réformes et changer le modèle économique voit ses choix politiques fragilisés, même s’il a réussi à amener certains de ses adversaires à la table des négociations.
La gauche, quant à elle, reste fractionnée, marquée par un vide de leadership et affaiblie par la position obstinée d’un Evo Morales qui a perdu une grande partie de sa popularité passée et qui cherche une voie de sortie en espérant reprendre les rênes du pouvoir.
Sans oublier que le pays devra désormais supporter les conséquences d’un conflit aigu dont la facture, estimée à 13 millions de dollars, viendra encore aggraver une situation économique déjà sous tension.
