Voix de 3 jeunes brésiliens du MST

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Par le cours « Pé no Chão » organisé par le Mouvement des Sans Terre de l’Etat de Pernambouco au Brésil, 90 jeunes se préparent à prendre la relève pour soutenir la réforme agraire. Ils y acquièrent les connaissances politiques, techniques, civiques nécessaires pour continuer à défendre l’accès à la terre des petits paysans en proposant un modèle agricole axé sur la production familiale et respectueux de l’environnement. Cecilia Díaz, en mission récemment au Brésil, a ramené des témoignages du terrain. Il y a celui de Rogelio. Un jeune homme âgé de 27 ans qui habite dans l’assentamento(1) María Aparecida (Ipanera) situé dans la région du Sertão. Rogelio vit encore avec ses parents et ses quatre frères et sœurs. Il n’a pas terminé l’école, mais a arrêté ses études. Il y aussi Ana, âgée de 17 ans. Elle est en dernière année scolaire, dans l’organisation locale Petrolina du MST, dans l’assentamento Agua Viva. Elle est née dans un accampamento ; ses parents ont finalement obtenu leur terre quand elle était enfant. Elle a une sœur. Le dernier témoignage est celui de Geraina. Agée de 18 ans, elle n’a pas terminé l’école. Son assentamento s’appelle Denis Santana, dans l’organisation locale San Francisco du MST (Sertão). Elle a 4 frères et sœurs ; ils habitent tous avec les parents. Tous ces assentamentos produisent principalement haricots, maïs et manioc.

FDH : Comment avez-vous connu le cours et en quoi ce cours vous a-t-il aidés ?

Rogelio : « J’ai connu ‘Pé no Chão’ grâce aux dirigeants du MST de l’Etat de Pernambouco qui sont venus à mon assentamento et nous en ont parlé. Nous, les jeunes, nous étions invités à y participer pour qu’on puisse améliorer notre travail et notre organisation dans l’assentamento.

Ici, on apprend à travailler en collectif, on apprend aussi à mieux travailler en agriculture. Les jeunes peuvent faire changer la société, peuvent faire évoluer l’agriculture, peuvent changer beaucoup de choses, c’est pour cela que le MST veut travailler spécifiquement avec nous. En général, on nous laisse de côté et on ne nous intègre pas dans les changements qui se produisent dans le cadre de la réforme agraire. Les adultes ne se rendent pas compte que nous pouvons apporter beaucoup dans les assentamentos. C’est à cette intégration qu’on travaille dans le cours.

Après, quand on termine notre cours, le MST nous indique quelles autres formations nous pouvons continuer à suivre. Il y a des cours techniques comme « les Savoirs de la Terre », ou bien on peut tenter d’aller à des facultés qui ont des accords de collaboration avec le MST,…ou bien, si on veut arrêter les études pendant quelques mois, le MST peut nous orienter pour améliorer la production dans nos assentamentos… ‘Pé no Chão’ est une première étape pour reprendre les études pour les jeunes qui ont abandonné ou qui veulent abandonner l’école ou leur centre d’étude.

Dans le futur, je voudrais peut-être continuer mes études en techniques agricoles ».

Geraina : « Moi, c’est plutôt ma famille qui m’a dit de venir ici. Mes parents m’ont expliqué que j’allais apprendre à partir d’expériences pratiques. Mais qu’il y a aussi des cours théoriques à suivre ! J’ai appris plusieurs choses, j’ai beaucoup de connaissances maintenant, mais pour moi, une des choses les plus importantes, c’est d’apprendre à vivre avec d’autres personnes, à partager les tâches, les devoirs, les responsabilités et les beaux moments.

Ici, on apprend en plus à parler avec des personnes extérieures. On n’a plus honte de prendre la parole, de dire ce qu’on pense. Le cours m’a fort aidée dans ce sens ».

Ana : « Nous avons appris à connaître un terrain ‘mandala’, c’est-à-dire : au milieu on creuse un puits ou un étang. Autour de cet étang, on a des cultures maraîchères et des poules, etc. Dans le cercle plus éloigné, on a du maïs, des haricots, du manioc, etc. Et, plus loin, on a des arbres, la maison…C’est très bien cette manière de produire. On sait maintenant comment faire pour avoir des abeilles, des bovins, des cochons, tous les animaux…

Ma famille m’a fort soutenue pour que je puisse venir au cours ‘Pé no Chão’. Après le cours, je voudrais peut-être faire les études pour devenir institutrice et travailler dans les écoles des assentamentos. Je sens que cela peut être ma vocation, mais avant de venir au cours ‘Pé no Chão’, je n’osais même pas penser que je pouvais continuer à étudier cette profession. Je trouvais qu’elle était trop difficile pour moi, fille de paysans ».

DSC01468FDH : Et quand vous rentrez dans les assentamentos pour mettre en pratique ce que vous avez appris au cours, comment cela se passe-t-il ?

Rogelio : « Dans mon assentamento, je participe aux assemblées mensuelles et j’informe de ce que j’ai appris ici. Parfois, il y a quelqu’un du MST qui m’aide à le faire. Alors, je réunis un groupe de jeunes et j’explique comment on peut améliorer l’organisation et la production dans notre assentamento. Les adultes participent aux assemblées et ils écoutent ce que nous, les jeunes, nous avons appris. C’est comme cela qu’ils s’informent du cours ‘Pé no Chão’.

Dans mon assentamento, je fais régulièrement beaucoup de promotion pour l’utilisation de produits naturels et l’élimination des produits chimiques (engrais et poisons). J’explique que l’utilisation de ces produits nuit à l’agriculture et aussi à la santé. Ce n’est pas facile, mais je dis : ‘nous sommes jeunes et nous connaissons les avancées scientifiques, alors vous pouvez nous faire confiance. Dernièrement, la science a pu vérifier que ces produits sont très mauvais pour les être humains, qu’il ne faut plus les utiliser…’. Ce n’est pas facile de convaincre tout le monde. Mais quelques adultes commencent à nous écouter ».

Ana : « D’autres parents essayent d’apprendre ce que nous faisons dans le cours ‘Pé no Chão’. Parfois, ils ont peur d’envoyer leurs jeunes car ils imaginent qu’il n’y a pas de contrôle, que la vie entre jeunes peut déraper… Mais quand ils nous voient et quand nous racontons ce que nous faisons tous les jours, alors ils commencent à avoir davantage confiance, ils ont moins de peur.

Dans mon assentamento, avec d’autres jeunes, nous avons fait la proposition de créer un terrain ‘mandala’. Nous avons finalement rédigé le projet (avec l’aide de mes profs d’ici) et nous sommes en train de le présenter pour obtenir un financement minimal du programme de promotion de la réforme agraire. J’espère qu’on obtiendra ce financement afin de mettre en pratique l’expérience acquise lors de la formation !

J’ai un oncle qui a utilisé toute sa vie des produits chimiques. Il est maintenant fort malade. J’ai insisté pour qu’il comprenne que c’est à cause de ces produits chimiques qu’il a abîmé sa santé. Ces derniers temps, il a accepté que je vienne l’aider dans une production plus naturelle, moins chimique. On verra s’il changera après cette expérience».

Geraina : « La seule expérience que j’ai appris ici et que j’ai pu mettre en œuvre dans mon assentamento, c’est celle de créer un compost pour plusieurs familles. J’ai appris à entretenir un compost, et les familles ont accepté que je fasse le suivi des composts qu’elles ont installés après les explications que j’avais données lors des assemblées ».

DSC01469FDH : Pouvez-vous parler des étapes du cours ?

Geraina : « Le cours est fait en trois étapes. Les premiers mois dans le Centre de formation suffisent pour que vous, une fois cette étape terminée, vous en sortiez ‘comme un grand’. Ainsi, vous savez déjà parler de plusieurs sujets, vous savez déjà comment fonctionne l’agriculture, vous connaissez déjà l’histoire du Brésil… Beaucoup de choses ! Je n’ai jamais appris autant de choses dans mon école « traditionnelle ». Là, on devait écrire ce que le prof disait et on devait apprendre par cœur, sans réfléchir, pour avoir des bons points. Si l’école normale était comme le cours ‘Pé no Chão’, alors on ne l’abandonnerait pas ! »

Ana : « A l’école ‘traditionnelle’, tout est individualiste. Vous êtes seul, les points qu’on vous donne sont à vous seul. Ce que vous apprenez, ce n’est que pour vous. Ici, on décide ensemble du type d’agriculture qu’on va faire sur le terrain du Centre (2), on décide de la nourriture qu’on va manger, du type de pratiques qu’on va mettre en oeuvre, de la façon d’élaborer des règles de vie en commun, on est en collectif comme dans les acampamentos et les assentamentos.

Ce qui est fondamental pour moi, c’est qu’ici nous tous sommes traités comme des êtres humains semblables. On ne fait pas de différence si on est noir, métis, homme, femme, homosexuel, pauvre, paysan, … Dans les écoles traditionnelles, tous font la différence et vous êtes traité selon votre condition sociale. Ici, dans ‘Pé no Chão’, on est tous des jeunes de la Réforme Agraire ».

Rogelio : « Ici, on connaît l’autre partie de l’histoire. Par exemple, on a toujours entendu dire que les noirs ont été libérés de l’esclavage parce que les propriétaires terriens l’ont voulu ainsi. Ici, en retraçant l’histoire de Zumbi, on se rend compte que la libération des esclaves correspond aussi à toute une lutte des noirs, des fuites vers les «quilombos»(3), des indigènes qui n’ont pas voulu se soumettre. On a un autre regard sur l’histoire de notre peuple.

L’objectif de ‘Pé no Chão’, c’est de nous montrer, à nous les jeunes, la réalité et de nous donner les outils pour la transformer, l’améliorer. Je trouve qu’on ne devrait jamais arrêter de soutenir ce type de cours car ils permettent que les jeunes se forment et qu’ils ne rentrent pas dans la spirale de la drogue, qu’ils ne « s’échappent pas » vers les villes où ils n’ont pas d’autres possibilités que devenir des délinquants. Il faut avoir plus de cours comme ‘Pé no Chão’ pour que les jeunes se forment et apprennent à mieux vivre, contribuent avec leurs familles à l’amélioration de l’agriculture, et à l’amélioration de notre pays. C’est une demande des jeunes des assentamentos : il faut pouvoir continuer à avoir ce cours ‘Pé No Chão’ ! »

Notes :

  1. Un « assentamento » regroupe des familles de paysans qui ont reçu l’approbation officielle après l’occupation d’une terre, alors qu’un « acampamento » est constitué d’un groupe de familles dont l’occupation de la terre n’est pas encore légalisée
  2. Le Centre Paulo Freire est situé dans un assentamento pilote. Quelques hectares de cet assentamento sont gérés par les jeunes suivant la formation « Pé no Chão » et « Savoirs de la Terre »
  3. Les quilombos sont les villages et communautés que formaient les esclaves en fuite à l’intérieur des terres

Découvrir notre projet : “Brésil : former les jeunes”

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