Si Michel Platini avait rencontré Vânia Ferreira…

Fonte: Comitê Popular da Copa-PE
Fonte: Comitê Popular da Copa-PE

Si Michel Platini avait rencontré Vânia Ferreira de Lima, peut-être ne se serait-il pas aventuré à tenir ces propos qui résonnèrent comme des insultes avant le lancement de la Coupe du Monde de football, incitant les Brésiliens à faire une trêve dans leurs manifestations pendant un mois afin de ne pas perturber le bon déroulement des matchs. Quoi ? On ne va quand même pas se laisser gâcher la fête pour quelque 200.000 personnes expropriées pour cause de foot, tout de même ?! Mais ces expulsions ne sont en réalité qu’une partie des effets collatéraux provoqués par le Mundial 2014.

Tout a démarré en juin 2013. Au Brésil, des citoyens descendent dans la rue pour manifester contre l’augmentation des tarifs des bus et métros. En réalité, le mouvement « Passe livre », mené par les étudiants et réclamant la gratuité des transports publics n’a été qu’une première étincelle qui a mis le feu aux poudres. Dans diverses grandes villes du pays, la grogne s’est étendue à d’autres revendications, les citoyens se mobilisant contre la corruption et demandant notamment une amélioration des services publics (en particulier la santé et l’éducation) et des logements, etc. En très peu de temps, les manifestations se sont multipliées un peu partout, parfois durement réprimées par les forces de police. Mais comment le Brésil en est-il arrivé là ?

Après les avancées prometteuses qui l’ont propulsé dans le rang des pays émergents aux côtés de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique du Sud et de la Russie, le Brésil connaît depuis 2010 un ralentissement économique. Certes, il peut se réjouir d’afficher l’un des taux de chômage les plus bas de son histoire (moins de 6%) et d’avoir sorti 35 millions de ses habitants de la misère depuis 2003 (1), mais ce vent favorable a quelque peu tourné lors de l’arrivée à la présidence de Dilma Rousseff, contrainte à une réduction des dépenses publiques en raison notamment d’une croissance moins forte. Tous les ingrédients nécessaires au déclenchement des premières manifestations étaient donc en place.

Après l’euphorie du début et surtout dans le contexte des investissements massifs à réaliser pour le Mundial de foot, le désenchantement était d’autant plus manifeste, le choc d’autant plus grand. Comme il fallait s’y attendre, une nébuleuse entoure le montant global des dépenses pour la Coupe du Monde. Selon les chiffres officiels, il avoisinerait les 10 milliards d’Euros, mais certaines estimations évoquent près du double. En tout cas, la construction ou rénovation de 12 stades dans diverses villes du pays aurait englouti à elle seule plus de 2 milliards d’Euros.

En ce qui concerne la ville de Recife, le stade Arena Pernambouco a coûté environ 215.000 Euros, financés en partie par des fonds publics. C’est précisément le projet qui a valu à Vânia Ferreira de Lima l’expropriation et la destruction de sa maison. « Une personne travaillant pour une entreprise de construction est arrivée, explique-t-elle. Elle nous a dit que l’endroit où nous vivions allait être évacué en raison de la construction d’un couloir qui devait permettre l’accès au stade Arena Pernambouco….Au 3ème ordre d’expulsion, j’ai dû partir parce que la juge m’a dit qu’elle ne pouvait plus rien faire. J’ai fait des démarches, mais je n’ai encore obtenu aucune indemnisation. Le gouvernement prétend que je n’ai droit à rien parce que je n’avais pas de titre de propriété. Or, j’avais passé 44 ans dans la même rue et 21 ans dans cette maison ! ».

ETAPAS, partenaire de Frères des Hommes, développe ses activités dans la région de Recife et même si la Coupe du Monde n’a pas spécifiquement affecté les populations avec lesquelles notre partenaire travaille, ce dernier s’est montré très sensible à la question et a contribué à la diffusion d’informations et à soutenir les actions de mobilisation relatives aux impacts de l’événement sportif. « Ici, les problèmes d’expulsions liées au Mundial concernent en grande partie la municipalité de Camaragibe à 6 km du stade Arena Pernambouco et notamment la construction de voies d’accès, précise Neide Silva, responsable d’ETAPAS. A cet endroit, ce sont 200 maisons qui ont été touchées, et leurs habitants ne recevront aucune indemnisation correcte. Selon les informations qui nous sont parvenues, la destruction des maisons a provoqué déjà la mort de 7 personnes au moins, victimes de stress, dépression en raison du processus d’expulsion et de la difficulté à obtenir une indemnisation ».

En dépit de la gravité de la situation, aucune discussion sérieuse n’a été entreprise avec les populations affectées. Neide, tout en le déplorant, commente: « C’est faire peu de cas de la vie de ces gens, de leurs traditions ; il n’y a aucune volonté de leur assurer une existence digne. Ces faits doivent être examinés à la lumière du modèle de développement en vogue au Brésil. Un modèle au nom duquel tout peut être fait, y compris l’adoption de mesures qui peuvent affecter négativement la vie des habitants ». Et dans l’Etat de Pernambouco, ils sont nombreux à pâtir des effets de la sacro-sainte Coupe du Monde. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des informations précises sur le nombre d’expropriations, on estime, d’après le comité de la Coupe de Pernambouco, qu’environ 2000 familles de la région ont dû abandonner leur domicile et se trouver un autre toit.

Face à cette situation, les populations ont tenté de s’organiser. D’une part, les habitants ont tenté par le biais de leur organisation de dialoguer avec les pouvoirs publics et d’autre part, un « comité de la Coupe » a été mis sur pied dans l’Etat de Pernambouco (2), essayant d’apporter une aide à la population du lotissement de São Francisco et lançant la campagne «Nós valemos mais»(3) avec pour but d’alerter les citoyens quant aux violations de droits relatives aux expropriations. C’est ce même comité qui a communiqué l’information relative au décès de 7 personnes et des autres ayant été confrontées à une expropriation, en attente d’une « hypothétique » indemnisation et cherchant à se reloger ailleurs.

Outre le phénomène d’expulsions, les populations de certaines villes ont été confrontées au déferlement de forces militaires et de police. A Rio de Janeiro, 2.000 soldats et des membres de la police militaire ont fait irruption dans le Complexe da Maré, la plus grande favela de la ville, avec pour mot d’ordre de « garantir la paix sociale durant la Coupe » (4). Ils y resteront jusqu’au 31 juillet. En outre, la police civile a procédé à la détention de divers activistes à veille du Mundial, parmi lesquels l’avocate Eloisa Samy et le cameraman Thiago Ramos. A Goiânia, ce sont 4 étudiants « suspectés d’inciter à la violence » qui ont été arrêtés à la fin du mois de mai (5). Face à cette vague d’arrestations, des citoyens se sont mobilisés pour la liberté d’expression et contre les violences policières. Mais, ce n’est manifestement pas tout cela qui perturbera le sommeil des dirigeants de la Fédération Internationale de Football (FIFA). Et rien ne doit troubler le juteux négoce qui entoure ce méga-événement sportif.

Quant à Vânia, elle se demande à présent de quoi son avenir sera fait. « Je vis maintenant dans une habitation que je loue et qui est loin de tout, des commerces, de l’école, de la pharmacie et de l’école. J’essaie de trouver autre chose. Un jour, il y a eu une coupure de courant et nous n’avons même pas pu nous éclairer car il n’y avait aucun commerce proche où acheter des bougies ». Et la situation est d’autant plus révoltante que rien n’a été reconstruit là où sa maison a été abattue : « Tout ce qui reste, c’est un terrain boueux. Jusqu’à présent, rien n’a été construit. Alors, pourquoi cette coupe du monde ici ? Si le pays ne dispose pas des infrastructures et des moyens pour s’occuper des Brésiliens, pourquoi organise-t-il une Coupe du Monde qui exige tant de dépenses…et en plus, beaucoup d’argent s’est évaporé en chemin ». Si Michel Platini a une réponse pertinente à donner à Vânia, elle serait certainement intéressée de l’entendre…

Milena Merlino

 

(1) « Por que a Copa do Mundo desafia o Brasil », Breno Altman, Sao Paulo, 12 juin 2014
(2) Des comités populaires ont été créés dans les 12 villes-sièges
(3) Littéralement “Nous valons davantage”
(4) Voir l’autre article de ce dossier : « Les militaires occupent la plus grande favela de Rio : une occupation Mondiale » par Raúl Zibechi, Alai-Amlatina, 16 avril 2014
(5) « Na véspera da Copa do Mundo, ativistas são detidos no Rio de Janeiro”, Brasil de Fato, 11 juin 2014

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