Récupération des terres au Guatemala : témoignage de Herculano Lux

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Nous sommes à la communauté de Mich Bil Rix Pu, département de Cobán, Alta Verapaz près de la lagune La Achurra, dans la réserve naturelle de Salacún. Il s’agit d’une communauté de 440 hectares où habitent 22 familles. Herculano Lux nous raconte :

Mes grands-parents vivaient ici depuis toujours ; mes parents aussi…

Quand j’étais petit, c’était l’époque de la répression très forte ici, des voisins jaloux ont dit aux militaires que mon père faisait partie de la guérilla.Vous savez, ici les gens sont très jaloux, ils veulent toujours avoir la terre des voisins, parce qu’il n’y a pas assez de terre pour nous tous. Et, à l’époque, il suffisait de dire qu’on appartenait à la guérilla pour disparaître. C’est ce qui est arrivé à mon père et à mes grands-parents.

Un jour les militaires sont venus, ils ont pris d’abord mon père, ensuite mes grands-parents. Nous étions nombreux et ma mère a dû descendre au village, aller se présenter à la caserne, afin d’avoir des nouvelles de sa famille, de mon père. Au début, on lui a dit qu’il était dans le village d’à côté. Ensuite, quand elle s’est rendue là-bas, elle a compris qu’elle n’allait plus jamais revoir son mari ni ses beaux-parents : ils n’étaient nulle part ; ils sont des disparus de la guerre.

Ma mère est venue s’installer dans le village avec nous. Elle avait peur de rester dans ses terres, les militaires l’avaient humiliée et trop fait souffrir, elle ne voulait pas rester seule avec nous. Cela c’est passé en 1982. Les autres familles de la communauté se sont également réfugiées dans le village, tellement elles avaient peur car, avec mon père, plusieurs autres personnes avaient disparu chez nous.

En 1986 les choses étaient un peu plus calmes ; mes frères aînés étaient plus grands ; ils pouvaient retravailler nos terres. Nous sommes rentrés dans notre propriété et nous avons démarré une nouvelle culture de cardamome. La cardamome se vend très bien ici ; on l’exporte. On nous a dit qu’elle va en Arabie Saoudite et dans d’autres pays arabes. Après quelques années, en 1995, quand la cardamome donnait déjà très bien, des représentants du gouvernement sont venus. Ils nous ont fait savoir que tout ce territoire faisait partie de la réserve naturelle de Salacún et que nous n’avions pas le droit de rester là.

Nous avons argumenté que cette terre appartenait déjà à nos grands-parents ; qu’il s’agit de terres kekchis qui, depuis toujours, étaient travaillées par nos ancêtres. Ils nous ont demandé de présenter nos titres de propriété, ce que personne n’avait. Ils ont envoyé des ingénieurs afin de démontrer que nous n’étions dans cette terre que depuis peu. Cela était vrai, nous avions passé 4 ans sans retourner dans notre propriété, car c’était trop risqué pour nous. Mais avant, cette terre était à nous !

Par trois fois on a brûlé une partie de nos cultures, on nous a détruit nos maisons, afin de nous faire quitter notre terre. Nous pensons qu’ils veulent utiliser cette réserve pour faire du tourisme, ou même pour extraire des ressources naturelles qui se trouvent près de la lagune. Sinon, autant d’acharnement contre nous ne s’explique pas!

C’est en 2004 que j’ai entendu parler du CUC et de son travail d’aide aux paysans. Alors, au cours d’un voyage à la Capitale (à 8 heures de bus) j’ai rencontré les dirigeants du CUC. J’ai tout expliqué, ils ont vu mon désarroi et, quelques semaines après, ils sont venus nous rendre visite, parler avec les familles et prendre conscience de notre situation. Le CUC négocie aujourd’hui à nos côtés, il nous donne des conseils juridiques, il nous soutient. Lors de cette négociation, le gouvernement nous a proposé d’échanger notre terre avec une autre qui ne ferait pas partie de la réserve. Le CUC a fait une étude technique de ce que nous devons exiger du gouvernement, concernant cette nouvelle terre. La communauté est d’accord, nous avons rédigé un acte d’accord et nous avons signé (ou laissé nos empreintes digitales) en guise d’accord.

J’ai 35 ans, je suis marié et j’ai 6 enfants. Il est indispensable que nous puissions vivre et travailler la terre ; sinon, comment ferait-on pour vivre ? Je n’ai pas d’instruction, ma femme non plus. Je m’occupe aussi de ma mère ; elle a des problèmes, elle est devenue malade à cause des humiliations que les militaires lui ont fait subir. Mais j’ai de l’espoir, j’ai déjà vu que quand une organisation vous aide, on peut avoir des résultats positifs. C’est pour cela que je soutiens le CUC, car ses dirigeants, ses membres nous soutiennent aussi. C’est pour cela que j’ai marché pour fêter l’anniversaire des 30 ans du CUC (avril 2008) ; on s’en sortira !

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