Quand le bio devient un vrai projet de société

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Cédric Melin et Pia Monville se sont lancés dans l’agriculture bio depuis quelques années. C’est dans la région de Court-St-Etienne qu’ils cultivent la terre dans le cadre d’une exploitation à échelle humaine. Cultiver sans pesticides, pour eux, c’est avant tout une façon de développer un projet économiquement viable permettant de créer des emplois (1). Cédric nous raconte…

« Durant mes études d’ingénieur industriel en horticulture à Gembloux, j’avais très peu d’informations sur l’agriculture bio dans mon cursus. J’ai ensuite travaillé deux ans dans le département recherche et développement de Bayer, ce qui m’a permis de voir de l’intérieur ce qu’était l’industrie chimique, une expérience fort intéressante. Les agronomes qui ont terminé leurs études dans les années ’70 aboutissaient généralement dans le secteur chimique. On avait détruit le phylloxéra, on avait empêché les doryphores dans les pommes de terre… Travailler pour une grosse firme avait quelque chose d’excitant et de prestigieux. En plus, je devais trouver du travail après plus d’un an passé en voyage à l’étranger. Par la suite, j’ai fait partie du groupement des fraisiéristes wallons, un organisme d’encadrement de la Région wallonne pour les producteurs de fraises et de petits fruits. Il s’agissait essentiellement de producteurs de fraises conventionnels que je devais encadrer ; et parmi les demandes qu’ils me renvoyaient, très peu concernaient le bio ou la lutte intégrée. Ils étaient davantage dans une recherche de revenus.

En allant vers le bio, j’allais donc vers l’inconnu. Au départ, je voulais faire quelque chose de différent. Avec ma femme Pia, avec qui je cultive la terre depuis 6 ans, nous sommes des nouveaux producteurs, des néoruraux. Nous ne sommes pas issus de familles d’agriculteurs. Ce qui motive surtout notre choix, ce sont les enjeux de société autour du bio. Nous avons bien entendu le souci de faire quelque chose de durable à tous les niveaux, même si ce concept a maintenant été aussi récupéré par les grandes surfaces. Contrairement à ce qui se fait souvent, ce n’est pas l’argument santé que je mets en avant lorsque je vends mes produits. En effet, cette motivation me semble individualiste. Par contre, à partir du moment où l’on peut travailler sans pesticides et sans produits chimiques de synthèse, en ayant recours à des solutions techniques qui fonctionnent et que cela répond à un projet économique viable, cela m’intéresse beaucoup plus. C’est ce dont nous discutons notamment au sein du groupe de réflexion sur les pratiques agricoles de la coopérative Agricovert. A travers l’agriculture bio, il y a un véritable projet économique viable possible, non seulement pour nous, mais aussi pour la société. C’est une agriculture qui demande de la main-d’œuvre, qui donne du travail aux gens, qui a une relation au monde et à l’environnement humain, projet dans lequel on s’inscrit.

L’une des difficultés est toutefois que le travail de la terre est peu valorisé. Et pourtant, c’est un très beau travail et il s’agit d’un pilier de la société, la production de nourriture en l’occurrence. Nous avons oublié aujourd’hui pourquoi nous avons deux mois de vacances en juillet et en août. En réalité, c’est la période des moissons et il fallait par le passé trouver de la main-d’œuvre disponible à ce moment de l’année.

Par ailleurs, en tant qu’agriculteurs bio, nous sommes en cohérence avec le système dans lequel nous nous trouvons. Nous avons une certification et nous devons donc répondre à un minimum de conditions légales. Si on s’extrait du système, il devient difficile de mettre en évidence ses incohérences. Le système de production certifiée dans notre pays est fortement axé sur l’aspect santé et non pas sur les aspects « sociétaux ». Néanmoins, avec un groupe de producteurs, nous essayons de développer des approches, d’aller plus loin, de dépasser le bio réglementaire qui existe actuellement, d’aborder par exemple la question des conditions sociales et de la main-d’œuvre. Nous rencontrons toutefois beaucoup de résistance, en particulier de la part de ceux qui se sont convertis au bio par le passé. Cette transition a exigé d’eux un travail considérable et ils ne veulent donc pas qu’on leur en demande davantage.

La question du foncier est également cruciale. C’est une des raisons pour lesquelles il y a peu de projets de maraîchage qui tiennent la route. Quand je me balade et que je vois tous ces hectares de betteraves et ces champs de céréales qui servent à nourrir les vaches pour produire ensuite de la viande et du lait à ne plus savoir qu’en faire, cela me semble un non-sens. Surtout quand on sait qu’il faut pleurer pour obtenir un seul hectare afin de faire du maraîchage ! Et pourtant, un hectare, ça représente du travail et le salaire pour une personne.

Sur ce point, le politique a une grande responsabilité. Il ne contribue pas à promouvoir le secteur dans l’enseignement secondaire ou supérieur. Ou encore, nous savons que pratiquement tous les CPAS de Wallonie disposent de terrains agricoles qu’ils donnent en location. Pourquoi ne les interpelle-t-on pas pour y développer des projets de maraîchage en Wallonie ? De même, si vous voulez demander un financement pour lancer un projet en agriculture bio à votre banque, il y a de grandes chances pour que l’on vous regarde de travers ! Mais si vous voulez monter une porcherie de 100.000 porcs, vous aurez moins de difficultés. On vous prêtera plus facilement 100.000 euros pour faire de l’agriculture conventionnelle que 25.000 euros pour vous lancer dans le bio. C’est la réalité aussi !

Évidemment, on ne peut pas faire bouger les choses tout seul ! Et notre vision touche à beaucoup de choses : au partage de la richesse dans la société, au temps de travail, au type de travail et à sa valeur. Dans le même ordre d’idée, on peut se demander, par exemple, pourquoi une infirmière doit gagner moins qu’un banquier. C’est ce type de questions que pose notre projet, à Pia et moi. Notre réflexion est vraiment globale. Mais c’est tellement ambitieux que nous avons besoin de relais.

De façon générale, il y a maintenant une plus grande demande en produits bio de la part des consommateurs. Notons toutefois qu’un grand flou artistique existe en la matière. C’est le cas entre production bio et production locale. Une certaine confusion est entretenue par les producteurs en agriculture conventionnelle qui font de la vente directe aux consommateurs : ils axent leur communication sur le fait qu’ils font de la vente directe, mais ce n’est évidemment pas du bio. Il y a aussi une récupération du secteur bio par les industriels et par la grande distribution qui essaient de grappiller des parts de marché aux producteurs bio.

En ce qui concerne plus spécifiquement les pesticides, ma pratique en bio me permet de dire qu’il y a des solutions naturelles pour protéger les cultures et que cela fonctionne. Le recours aux insecticides figure parmi les utilisations les plus aberrantes car il génère de gros déséquilibres. En termes de fongicides, c’est un peu plus difficile à gérer, mais on peut y parvenir. Ces questions dépendent aussi du produit final que l’on veut obtenir et de la tolérance du consommateur concernant l’aspect visuel du légume ou du fruit. Les agriculteurs ont parfois recours aux pesticides pour donner un bel aspect visuel au produit. Certes, la question du rendement les motive, mais pour les fraises, par exemple, on traite aux pesticides jusqu’à 20 fois pour obtenir aussi un bel aspect. Pour nous, c’est tout différent, évidemment. Si je résume notre approche, le bio n’est pas notre but en tant que tel, mais c’est un socle de travail ».

(1) http://www.lescoinsdechamp.be/

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