Pleins feux sur les pesticides

 

Le 3 décembre 1984, une fuite de gaz toxique provenant de l’entreprise américaine Union Carbide, produisant des pesticides à Bhopal en Inde, a officiellement causé la mort de 3.500 personnes et en a intoxiqué des centaines de milliers. Plus près de chez nous, en Flandres, en mai 2011, le petit Aron âgé de 9 ans est tombé dans le coma après avoir été jouer un quart d’heure dans les champs, tout près de sa maison. Les médecins ont détecté des traces de malathion dans son organisme, un pesticide utilisé pour lutter contre les insectes dans les cultures, interdit dans l’Union européenne depuis décembre 2007. Catastrophe nationale ou fait divers, les pesticides font régulièrement parler d’eux dans la presse. Mais que recouvre le terme « pesticides » ? Quelle est l’origine de ces produits et leur impact sur la santé ainsi que sur l’environnement ? Petit tour d’horizon…

 

Pesticides, biocides et OGM

Le terme générique « pesticide » recouvre les insecticides, fongicides, herbicides et parasiticides et sont des substances chimiques de synthèse destinées à détruire les organismes nuisibles (insectes, champignons, plantes et bactéries). Les pesticides sont composés d’un ou de plusieurs agents actifs qui génèrent l’effet toxique ainsi que d’adjuvants facilitant l’utilisation du produit sous forme de liquide ou de poudre. Certains de ces adjuvants augmentent la toxicité de la substance active et sont donc eux-mêmes nocifs.

Le législateur belge établit une différence entre « pesticides » et « biocides ». Généralement, le terme pesticide se réfère à des produits à usage agricole, alors que les biocides sont davantage utilisés en dehors de l’agriculture (ex : désinfectants divers, anti-parasitaires, antibiotiques à usages médicaux, vétérinaires, etc). Toutefois, une zone de flou subsiste entre les deux notions car certains pesticides sont utilisés par les particuliers pour combattre les mauvaises herbes de leur jardin, par exemple, et les agriculteurs eux-mêmes ont parfois recours à des produits classés sous la rubrique « biocides ».

Soulignons également le cas des OGM, commercialisés par les mêmes multinationales qui vendent les pesticides. Les plantes transgéniques sont de 2 types : elles sont soit tolérantes à un herbicide (fourni par la même firme, bien entendu !) ou elles produisent elles-mêmes un herbicide en continu. Ces deux cas de figure entraînent l’élimination de mauvaises herbes et de parasites, mais aussi d’organismes vivants nécessaires aux cultures. La nature s’adaptant, un phénomène de résistance se développe, requérant un usage croissant de pesticides toujours plus toxiques.

 

Catégories principales

Les 3 catégories principales de pesticides sont les insecticides, les fongicides et les herbicides. Dans le premier groupe, citons les organochlorés (ex : le DDT, interdit en Europe depuis 1972, mais dont on trouve encore des traces dans la nature) qui ont été fortement utilisés dans les années ’60, les organophosphorés qui sont des insecticides plus toxiques que les organochlorés (ex : le malathion), les pyréthrinoïdes (qui sont les insecticides les plus fréquemment utilisés aujourd’hui), etc. Parmi les fongicides de synthèse, on trouve par exemple les carbamates, dérivés du benzène. Enfin, le « célèbre » Round Up produit par la firme Monsanto (ou glyphosate) ou encore l’atrazine figurent parmi la série d’herbicides. L’atrazine a été interdit par l’Union européenne en 2003 pour ses effets néfastes sur l’environnement, notamment sa présence persistante dans les eaux souterraines et de surface, mais il est encore largement utilisé aux Etats-Unis et dans d’autres pays du monde.

 

Historique

Les pesticides ne datent pas d’hier. Il y a 2000 ans, on avait déjà recours à des substances comme le soufre (notamment pour empêcher la croissance de champignons) et l’arsenic (utilisé par exemple dans le traitement antiparasitaire du bois). Au 19ème siècle, des pesticides à base de minéraux tels que la bouillie bordelaise à base de sulfate de cuivre font leur apparition.

Ce seront toutefois les deux guerres mondiales du 20ème siècle qui ont favorisé l’émergence de pesticides de synthèse, notamment par le biais de la recherche sur les armes chimiques. Après la guerre ’40-45 en particulier, le complexe militaro-industriel qui avait tiré un énorme profit de la vente d’armement et d’équipement a tenté de préserver ses gains en transformant « les explosifs en engrais azotés, les gaz mortels en pesticides et les tanks en tracteurs ». La frontière entre armes et pesticides a parfois été très ténue : il suffit de penser au fameux agent orange, herbicide produit par la multinationale Monsanto et utilisé par les Etats-Unis pendant la guerre du Vietnam comme défoliant pour empêcher les combattants vietnamiens de se dissimuler dans la jungle et pour pouvoir ainsi les débusquer plus facilement. Durant la deuxième guerre mondiale, en 1942, le DDT, insecticide particulièrement persistant, était également massivement pulvérisé par les militaires dans les régions qu’ils s’apprêtaient à envahir afin d’exterminer les moustiques vecteurs de la malaria.

En quelque sorte, la révolution verte impulsée dans les années ’60 par Norman Borlaug, prix Nobel de la paix en 1970, a été du pain bénit pour les « vendeurs de canons » qui cherchaient à se recycler ! Si l’intention de Borlaug était bien de combattre la faim dans le monde en accroissant la productivité agricole et en modernisant les techniques pour se faire, cette fameuse révolution – de l’aveu de Borlaug lui-même à la fin de sa vie – a atteint sa limite de rendement et la question relève maintenant de décisions politiques. D’aucuns n’ont d’ailleurs pas manqué de mettre en doute les estimations de l’augmentation de la productivité agricole dont se prévalent les fervents défenseurs de la révolution verte. Par ailleurs, on sait pertinemment bien aujourd’hui que la solution au problème de la faim passe notamment par un modèle de distribution et de répartition plus égalitaire dans le monde.

 

Révolution verte, la naissance d’un nouveau modèle agricole vorace en pesticides

La révolution verte a été le tremplin rêvé pour les firmes produisant des pesticides. Lors de ce bond technologique, l’irrigation intensive s’est développée et l’utilisation d’engrais et de pesticides a été favorisée. Entre les années ’60 et ’90, de nouvelles variétés de riz et de blé ont été mises au point, ce qui a eu pour conséquence que le rendement de ces cultures céréalières a plus que doublé, alors que les autres cultures ont enregistré de fortes hausses. Parallèlement, on a assisté au développement des grandes propriétés qui ont elles-mêmes nécessité le recours à un matériel plus lourd et sophistiqué. Certes, la production d’aliments a augmenté, mais elle n’a jamais permis l’éradication de la faim du globe terrestre. En effet, l’alimentation est alors devenue un marché inaccessible pour une grande partie de la population mondiale. Rappelons, chiffres à l’appui, que plus de 900 millions de personnes souffrent toujours de la faim dans le monde.

Avec la révolution verte, un autre modèle agricole s’est répandu sur la planète avec pour corollaires utilisation d’engrais chimiques, expansion des monocultures, cultures orientées vers l’exportation, implication croissante des multinationales et exclusion sociale. L’agro-commerce sur lequel ce modèle a débouché a favorisé la concentration de terres entre les mains de grands propriétaires ou de multinationales et a rendu plus difficile l’accès à la terre pour de nombreux petits paysans dans le monde. Par conséquent, il a encouragé l’exode rural et la pauvreté dans les grandes villes où les paysans sans terre espéraient trouver un avenir meilleur.

On ne peut donc pas aborder la question des pesticides dans toutes ses implications sans faire état du modèle agricole générateur d’inégalités qui est né avec la révolution verte des années ‘60.

 

Notre environnement, victime de pesticides

Tous les compartiments de l’environnement peuvent être contaminés par les pesticides : sols, air et eaux (cours d’eau, nappes phréatiques…et leur présence a même été détectée dans des eaux de pluie). Certains d’entre eux sont particulièrement persistants des années durant et peuvent aller jusqu’à entraîner la stérilisation de sols, d’autres peuvent passer d’un compartiment à l’autre par des phénomènes de transferts (entre l’air et le sol ou l’eau et le sol, par exemple).

En France, la question de la présence de pesticides dans l’eau potable est encore souvent pointée dans la presse. L’interdiction d’un produit n’empêche pas la permanence des contaminations. Ainsi, à Hanovre (Allemagne), les concentrations de therbutylazine, herbicide, ont atteint 5 fois la norme pour l’eau potable alors que cet herbicide était interdit depuis 5 ans.

Outre cet inquiétant phénomène de persistance, il convient également de souligner la propriété de bioaccumulation de certains pesticides. Par ce terme, on entend l’accumulation de ces substances par un organisme vivant par l’entremise du milieu ou de l’alimentation. Plus l’être vivant se situe en haut de la chaîne alimentaire, plus grands sont les risques qu’il encourt sur le plan de la santé. Un prédateur (et l’être humain lui-même) peut subir les conséquences néfastes de la bioaccumulation par le simple fait de manger des animaux ayant absorbé eux-mêmes des pesticides. Ce phénomène est à l’origine du déclin de certaines espèces animales. Par ailleurs, la disparition de populations d’abeilles est souvent attribuée à l’utilisation accrue de pesticides et pour certains scientifiques, ce n’est plus une hypothèse, mais une certitude.

Les pesticides se retrouvent également sous forme de résidus dans nos assiettes. Etant donné la dangerosité que représentent certaines de ces substances, l’Union européenne impose toutefois des LMR (limite maximale de résidus) à ne pas dépasser dans les aliments (y compris dans l’alimentation animale) et dans l’eau potable.

En outre, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Californie tend à démontrer que la densité nutritionnelle des aliments pourrait également être affectée par les pesticides. Ainsi, ils ont établi que les kiwis bio contenaient plus de polyphénols (contribuant à la lutte contre les radicaux libres), vitamine C et minéraux que ceux cultivés dans le cadre d’une agriculture utilisant engrais et pesticides.

 

Pesticides et santé

L’OMS estime à 3 millions par an le nombre de personnes empoisonnées par les pesticides. Pour environ 20.000 d’entre elles, cet empoisonnement se solde par un décès.

Les pesticides peuvent avoir deux types d’impacts sur la santé humaine.

Les intoxications aiguës : elles surviennent durant ou peu de temps après le contact avec la substance. Elles peuvent se présenter sous la forme d’irritations cutanées, de troubles neurologiques, digestifs, cardiaques ou respiratoires, pouvant aller jusqu’à causer la mort dans les cas extrêmes. Les agriculteurs ou toute personne utilisant ces pesticides et leur entourage sont particulièrement exposés. Les combinaisons, gants et masques sensés protéger les agriculteurs lors des épandages sont peu portés car ils sont peu confortables, d’une part, et on a observé, d’autre part, que les substances toxiques persistant sur ces protections peuvent migrer vers la peau et, paradoxalement, avoir pour conséquence que celui qui les porte court encore plus de risques d’être contaminé.

Les intoxications chroniques : elles peuvent apparaître des semaines, mois ou années la personne qui a été en contact avec le produit, voire parfois avoir des répercussions parmi les générations suivantes. Elles peuvent se manifester sous la forme de problèmes cutanés (allergies, urticaire…), neurologiques (anxiété, migraines, dépression, paralysie, maladie de Parkinson…), respiratoires (surinfections diverses), cardiovasculaires (perturbation du rythme cardiaque), atteindre également les fonctions sexuelles (ex : infertilité masculine) et générer des perturbations des systèmes immunitaire et endocrinien. Diverses études ont également démontré un lien entre l’exposition à certains pesticides et l’apparition de cancers (tumeur cérébrale, cancer du testicule, leucémie…).

Des traces de pesticides ont également été détectées dans le lait maternel. Elles peuvent aussi agir sur l’embryon en franchissant la barrière placentaire, pouvant être la cause d’accouchements prématurés, d’avortements ou de certaines malformations chez l’enfant.

 

La guerre silencieuse des pesticides

A la lumière de ce tableau, on comprend les débats, réticences, voire oppositions féroces que suscitent les pesticides. Développées dans le sillage des deux guerres mondiales du siècle dernier, ces substances de synthèse livrent encore aujourd’hui une bataille silencieuse à l’environnement et à la santé humaine. Avec elles, c’est tout un modèle agricole qu’il convient de remettre en cause aujourd’hui, un modèle générateur en outre d’inégalités sociales et de pauvreté. A quand donc une autre agriculture ? L’humanité aura-t-elle la sagesse de s’orienter enfin vers d’autres modes de production, respectueux de la Vie ?

 

Par Milena Merlino, Frères des Hommes

 

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