Leila Shahid, une vie consacrée à la cause palestinienne

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Depuis l’enfance, le parcours personnel de Leila Shahid a été profondément marqué par les douloureux épisodes qui ont bouleversé l’histoire contemporaine de la Palestine. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est très tôt engagée dans le travail politique. Malgré un agenda très chargé imposé par sa fonction d’Ambassadeur auprès de la Belgique et de l’Union européenne, Leila Shahid a accepté de nous recevoir dans les bureaux bruxellois de la délégation palestinienne.

Frères des Hommes (FdH) : Où et quand a débuté votre engagement pour la cause palestinienne ?

Leila Shahid (L.S) : C’est difficile de donner une date précise parce que tout simplement comme pour beaucoup de Palestiniens, c’est inhérent à notre constitution. Je suis née en 1949 à Beyrouth et la prise de conscience s’est faite aussitôt que j’ai pu réaliser que tout en étant née au Liban, j’appartenais à un autre pays sans pouvoir y aller. Pour un enfant, c’est très compliqué à comprendre. Mais je voyais que ma mère qui venait de quitter de façon très violente la Palestine parce que son père était déjà dans la résistance anti-colonialiste, vivait cette situation avec énormément de douleur. Elle pleurait beaucoup. Elle essayait de nous expliquer les faits en nous amenant à Jérusalem-Est qui n’était pas encore occupée au début des années 50, pour nous montrer de loin sa maison située sur la ligne de démarcation. Israël a occupé Jérusalem-Ouest en 48 et Jérusalem-Est en 67. Mais auparavant, c’était une seule ville, elle était palestinienne et était peuplée de juifs, chrétiens et musulmans. Par conséquent, c’est uniquement vers l’âge de 4-5 ans, lorsque j’ai vu Jérusalem, que j’ai vu les barbelés et ma mère pointer la maison où elle était née près du couvent de Notre-Dame que j’ai compris. Elle nous disait : « Je suis née là-bas et je ne peux pas y aller parce que des Israéliens habitent dans ma maison ». Et donc, aussi loin que je remonte dans ma mémoire, j’ai été forgée par ce sentiment de dépossession de la maison de ma mère, du pays de mes parents et par le fait que nous n’avions pas le droit d’y aller. On ne pouvait pas aller à Saint-Jean-d’Acre non plus, ville d’où mon père est originaire et on ne pouvait pas voir la famille de mon père qui y vivait car ils avaient des passeports israéliens : ils ne pouvaient pas venir chez nous et nous ne pouvions pas aller chez eux.

Lorsqu’on est né Palestinien ou bien comme moi dans la diaspora qui représente environ 6 millions d’exilés, ou bien sous l’occupation militaire, on ne peut pas éviter de subir les conséquences du statut des Palestiniens qui sont tout simplement une nation dépossédée de son droit à une identité nationale, à un territoire national, à un passeport national. L’aspect est particulièrement douloureux parce que non seulement nous avons été dépossédés, mais en plus, nous avons été occultés. Ainsi, à l’époque, c’était très compliqué d’expliquer aux gens ce que c’était d’être Palestinien. Pendant longtemps, surtout en occident, on a dit que la Palestine était une terre sans peuple pour un peuple sans terre, le peuple sans terre étant le peuple juif. Le commun des mortels en Europe pensait que c’était une terre désertique et que les Israéliens étaient venus pour la cultiver. Or, c’était un pays qui était habité par une population palestinienne, chrétienne, juive et musulmane. Il était sous mandat britannique et comme tous les pays voisins sous mandat (Syrie, Liban, Jordanie…), il devait accéder à l’indépendance. Mais c’est le seul qui n’a pu y accéder car, en raison de la tragédie du génocide et de la culpabilité de la communauté internationale à cet égard, on a plutôt favorisé la création d’un état juif.

J’ai vécu en particulier le sentiment d’une identité très forte lors d’un épisode qui m’a beaucoup traumatisée et qui m’a poussée vers le travail politique à 18 ans. En 67, j’étais lycéenne à Beyrouth et le hasard a voulu que je doive passer mon bac le 5 juin 67. Nous étions bien sûr tous préparés, très anxieux, moi et mes amis à la veille de l’examen. Et le matin même des épreuves, on a annoncé à la radio qu’il y avait un couvre-feu, que les aéroports militaires égyptiens avaient été bombardés, qu’Israël avait déclaré la guerre et que par conséquent, les épreuves étaient annulées. Bien sûr, notre première réaction a été d’être très heureux car nous avions du temps pour continuer à réviser. Mais surtout, nous étions persuadés, nous qui étions concernés par la politique israélienne, que nous allions donner une leçon à l’armée israélienne et lui rappeler que le peuple palestinien avait aussi des droits. Nous étions à mille lieues de penser qu’Israël, qui compte aujourd’hui 8 millions de citoyens et en comptait peut-être la moitié à l’époque, allait battre toutes les armées arabes réunies en 6 jours. Je n’étais plus une enfant et comme toute la génération des jeunes arabes de mon âge, j’ai vécu cette défaite à plate couture de l’armée égyptienne, syrienne, libanaise, irakienne et jordanienne avec beaucoup d’humiliation. Non seulement, nous avions tout perdu en 6 jours, mais l’image que projetaient les médias du monde de cette guerre, était celle d’une agression des Arabes contre Israël, le petit David gagnait sa bataille contre les mauvais Goliath représentés par les Arabes, soit 100 millions de personnes. Je me rappelle cette image terrible, en couverture de Paris Match, de bottes abandonnées dans le désert du Sinaï parce que les soldats égyptiens pensaient qu’ils pourraient courir plus vite en étant déchaussés.

C’est à ce moment-là que j’ai décidé de m’engager dans un parti politique, un travail politique parce qu’il fallait que je comprenne, moi et toute la génération que je représentais. Il nous est apparu à mes amis et moi-même que les événements et la défaite devaient être analysés d’une nouvelle façon, notamment sous l’angle des alliances internationales. Pourquoi cinq armées arabes s’étaient-elles fait battre à plate couture par l’armée israélienne ? Les Israéliens avaient les Américains avec eux, les Arabes étaient alliés des Soviétiques qui n’étaient pas aussi efficaces que les Américains sur le plan militaire. Les armées arabes représentaient des gouvernements souvent corrompus et non-démocratiques, et la gestion militaire et stratégique par exemple était un échec puisqu’on n’avait même pas pensé à protéger les aéroports. Une page s’est alors ouverte sur une nouvelle phase de la culture politique du monde arabe et ce, sur le plan intellectuel et révolutionnaire car non seulement elle a touché le discours et les formations politiques, les syndicats et les mouvements associatifs, mais elle a surtout remis en cause les échecs des régimes arabes, leur caractère non-démocratique, leur incapacité à intégrer la modernité et elle a mobilisé de manière extraordinaire toute la jeunesse politisée du monde arabe. C’est ce qui a été pour l’OLP une bouffée d’oxygène extraordinaire, ce qui a permis aux Palestiniens d’être un peu à l’avant-garde d’un renouveau intellectuel, politique, militant dans le monde arabe. Et quant à moi, je n’ai plus arrêté depuis….

FdH : Pensez-vous que c’est plus difficile d’être une femme pour défendre la cause que vous défendez, en particulier dans une société où les hommes occupent généralement le devant de la scène ?

L.S : Je pense que les femmes dans le monde entier souffrent d’une inégalité de droits par rapport aux hommes. Ce n’est pas le cas uniquement dans le monde arabo-musulman. C’est vrai qu’elle n’ont pas un statut égal sur le plan juridique, en particulier lorsque dans des cultures telles que la culture arabo-musulmane où, par exemple, les questions du statut personnel (mariage, divorce, héritage…) dépendent encore de tribunaux religieux. Ainsi, selon la charî’a, la femme hérite de la moitié de ce que l’homme hérite et la fille hérite de la moitié de ce que son frère hérite. C’est impensable ! La justification est bien sûr question de conservation de la propriété foncière dans la famille… Mais toutes les justifications sont bonnes !

Toutefois, sur le plan social, les femmes du monde arabe occupent une place très importante à l’intérieur de la société, et avant tout au sein de la famille. En tout cas, dans ma famille, le chef a toujours été ma mère et lorsqu’il fallait prendre une décision, mon père répondait : « Le patron, c’est Sirine ! ». Mes sœurs et moi avons toujours constaté que mon père ne prenait jamais une décision importante sans consulter sa femme. Cette considération existait déjà chez mes grands-parents maternels. Le père de ma mère, qui était aussi un dirigeant politique palestinien, avait 4 filles et un garçon. La seule exigence qu’il ait eue lorsque 3 de ses filles se sont mariées (avec l’homme qu’elles avaient choisi !), c’est le droit au divorce. Cette disposition existe dans la charî’a, mais elle a été occultée pour des raisons évidentes de non-égalité des femmes par rapport aux hommes. Et comme ma mère s’est mariée sous ce régime, je me suis mariée sous le même régime avec mon mari qui est marocain et musulman.

Dans le monde arabe, mais aussi en Afrique et en Amérique latine, les femmes sont généralement très fortes dans la sphère familiale. Le problème se pose réellement à l’extérieur de celle-ci, lorsqu’elles sont confrontées au monde du travail ou sur le plan des relations économiques ou encore, comme je l’ai évoqué, sur le plan juridique. Souvent, dans des contextes où la violence est endémique pour des raisons historiques, politiques et sociales, on s’attaque aux plus faibles et donc, notamment aux femmes. La mode de la burqa est une manifestation pathologique du fait que l’islam va mal. Ma grand’mère a enlevé le voile issu de la tradition ottomane en 1935 lorsqu’elle est descendue manifester dans la rue contre l’occupation britannique. Mais ce phénomène du voile intégral est beaucoup plus récent et je pense qu’il relève davantage d’une politique identitaire que d’un respect de la religion. Le discours des mouvements islamistes fondamentalistes, qu’ils soient djihadistes ou non, prétendant que le port du voile est une injonction du Coran, est tout à fait faux.

La dimension juridique est très importante et nous avons un combat à mener sur ce plan. Nous sommes également confrontées au problème de l’accès au travail. La femme étant considérée comme la gardienne de la famille, elle est davantage reléguée aux tâches domestiques ou à la prise en charge des enfants. Cela ne signifie pas qu’elle n’a pas une autorité, une légitimité, parfois même plus importante qu’en Occident, mais celle-ci s’exerce à l’intérieur de la famille.

Et, pour répondre à votre question, le plus difficile dans le milieu où j’ai grandi, que ce soit à l’école ou en politique ou dans mon rôle d’ambassadeur actuellement, c’est qu’il faut prouver que l’on est mieux que les hommes et donc, nous sommes obligées de montrer que nous sommes prêtes à faire le double du travail ! Mais si vous est prête à faire le travail aussi bien sinon mieux que les hommes, alors vous avez toutes les portes ouvertes. En ce qui me concerne, j’ai évolué dans ces milieux palestinien et libanais qui figurent parmi les sociétés les plus éduquées. Les Nations unies ont assumé l’éducation des filles après la nakba (1) et pour les Libanais, ce sont les missions religieuses internationales qui ont contribué à cela. L’accès à l’éducation pour les Palestiniens a donc été assuré. Je crois que si on a la volonté de travailler et d’assumer des responsabilités sur le plan économique, social ou politique, il n’y a pas de problème. Mais c’est vrai qu’en général, partout dans le monde, y compris en Europe, les femmes doivent prouver leurs mérites et leur valeur. Contrairement aux hommes, même lorsqu’elles montrent leur diplôme, cela ne suffit pas. Elles doivent démontrer en plus que leur diplôme a été mérité. D’une certaine manière, ça a toujours été un défi pour moi. Et comme j’avais un père qui nous a toujours donné une confiance extraordinaire en nos capacités en tant que filles, je dirais que je n’ai pas beaucoup de mérites.

© Véronique Vercheval

© Véronique Vercheval

Ce qui est formidable, c’est que dans les révolutions arabes aujourd’hui, les femmes découvrent leur pouvoir. Ces mouvements ont débuté il y a un an et demi ou deux selon les pays, mais elles n’en sont qu’à leurs balbutiements. Toutefois, la répression de ces soulèvements est violente, en particulier de la part des milieux conservateurs islamistes. Et disons les choses comme elles sont : dans la balance pèsent également les calculs très opportunistes des puissances internationales européennes et américaines qui ne voient dans le monde arabe qu’une source d’énergie à bon marché ou un marché prêt à consommer tout ce que l’Europe exporte. Je trouve que les femmes arabes ont joué un rôle très important dans le réveil des sociétés civiles. Je n’aime pas parler de printemps arabe car le printemps, ce n’est qu’une saison. Je pense que ce qui s’est passé dans les pays arabes durant les dernières 2 années, c’est le séisme probablement le plus important depuis les indépendances.

En effet, l’indépendance pour certains pays, comme l’Algérie par exemple, a été coûteuse en pertes de vies humaines. Pour d’autres, comme le Liban et la Syrie, le passage a été plus doux parce que c’était un mandat qui préparait à l’indépendance. En général, les Arabes ont le sentiment que ces indépendances n’ont pas vraiment donné naissance à des régimes démocratiques qui servent l’intérêt de la population, mais plutôt à des régimes davantage néo-coloniaux où les puissances mandataires ou colonialistes qui étaient sorties par la porte, sont ensuite rentrées par la fenêtre. On le voit : elles continuent à exploiter les matières premières, la main-d’œuvre bon marché ou le marché dans lequel elles font leur dumping. Elles n’ont pas contribué à bâtir des économies destinées à l’épanouissement et l’émancipation des sociétés. A mon sens, ce réveil par conséquent est le premier mouvement exprimant une réelle revendication d’autonomie, d’indépendance économique, sociale, culturelle, idéologique, citoyenne. Il fait en outre preuve d’une extraordinaire maturité, que ce soit en Tunisie ou en Egypte. Il a malheureusement été réprimé de manière féroce et criminelle en Syrie. Il a quelque peu avorté en Libye parce que l’OTAN est intervenu et la situation aujourd’hui y est chaotique. Il a été très réprimé au Yémen et au Bahrein car il portait atteinte à la stabilité du régime saoudien, source principale d’énergie pour les Occidentaux et donc, on a fermé les yeux sur l’envoi de troupes par l’armée saoudienne pour faire taire les indignés au Bahrein et Yémen. Mais je pense que ce réveil est très étendu, même dans les pays où la situation est plus calme, comme au Maroc en Algérie, au Liban et en Jordanie.

En tant que citoyenne, je considère que le politique (et non pas la politique) dans le sens noble du terme est essentiel pour faire évoluer les sociétés. On peut prôner tous les principes, valeurs et luttes d’égalité, si l’on n’investit pas le champ politique, on ne changera pas la règle du jeu. Et je suis donc très contente de voir que les femmes ont investi ce champ politique avec une force et une détermination, malgré toutes les violences qu’elles subissent. Elles continuent à descendre dans la rue, avec les jeunes ; il s’agit là de 2 secteurs que l’on avait totalement marginalisés depuis l’indépendance. Il ne faut pas oublier que sur le plan des droits de la femme, il y a eu une régression terrible après l’indépendance.

Ce qui se passe dans le monde arabe n’est que le début d’un changement très profond sur le plan du rapport du religieux au civil, au politique. Dans les manifestations en Egypte et en Tunisie, il y a beaucoup de femmes voilées, musulmanes et croyantes qui refusent le diktat de la charî’a. En Palestine, le Hamas a gagné les élections, mais 7 ans après, les gens veulent une séparation de l’Etat et de la religion. La confrontation entre les mouvements islamistes et les mouvements laïcs même si elle a été très dure dans certains pays (elle l’est d’ailleurs encore en Syrie) a sensibilisé l’opinion publique au danger de l’intervention de la religion comme idéologie politique. Ce débat n’avait pas eu lieu chez nous, alors qu’il avait eu sa place en occident il y a plus de 150 ans, au moment où on a adopté la laïcité. Cela n’empêche pas le respect de toutes les confessions. Cela prendra le temps nécessaire dans nos sociétés qui ne sont pas nécessairement au même rythme que les sociétés européennes.

FdH : A propos de ces mouvements, ils ont d’ailleurs un peu occulté la cause palestinienne dans les médias…

L.S : Oui, bien sûr, c’est normal. Mais la cause palestinienne n’est pas seulement dans les médias, elle est avant tout sur le terrain. Par ailleurs, sa solution ne peut venir que d’une concertation internationale. Cela fait 46 ans qu’Israël occupe de manière illégitime les territoires palestiniens, parfois avec beaucoup de violence, voire en perpétrant des crimes de guerre comme on l’a vu par exemple à Gaza. Pourtant, le monde tolère ces faits et n’ose pas prendre une sanction parce qu’Israël est plus fort, parce que c’est la 4ème puissance militaire du monde, c’est une puissance nucléaire, elle est alliée aux Américains, c’est bien sûr une puissance économique, diplomatique, elle est le premier partenaire de l’Union européenne. On a envoyé les forces de l’OTAN en Serbie, mais personne n’a osé prendre des sanctions contre Israël, avançant que c’est la seule démocratie du Moyen-Orient. Israël est par conséquent traité comme un Etat au-dessus du droit, qui n’est redevable d’aucune explication sur ces violations, ce qui est à mon avis scandaleux. L’intervention de la communauté internationale, des Nations unies, de l’Union européenne est très importante. L’écho de cette question sur le plan médiatique est également très important pour que les diplomates puissent suivre ce qui se passe.

Sur le plan médiatique, il est évident que lorsqu’il y a des enfants gazés en Syrie, l’émotion légitime de l’opinion publique va vers les victimes et les images les plus terribles. Le système des médias fait que, maintenant parce qu’on parle plus de la Syrie, on parle moins de l’Egypte et parce qu’on parle plus de l’Egypte, on parle moins de la Tunisie, etc. Il y a bien sûr le sang, la souffrance, les enfants qui meurent, cela devient prioritaire et c’est normal.

Mais ce qui est beaucoup plus grave, ce n’est pas que nous soyons occultés sur le plan médiatique, c’est que nous piétinions sur le plan politique. Il y a eu un changement majeur dans la vie des Palestiniens : la dimension la plus importante d’Oslo dont personne ne parle, c’est que l’OLP, qui a été le premier mouvement national représentant les Palestiniens auquel j’ai adhéré en 68, est revenue en Palestine en 94 grâce à Oslo. Oslo a permis à Arafat, président de l’OLP, de revenir chez lui et très vite il a eu l’intelligence de comprendre que c’était essentiel. Après avoir été créé en Palestine, le mouvement s’est retrouvé en Jordanie, puis au Liban où Sharon a été nous chercher. Nous nous sommes alors retrouvés en Tunisie…Jusqu’où aurions-nous été ? Oslo est donc important car il ramène les Palestiniens en Palestine, du moins une partie de ceux qui étaient déjà partis depuis 48 ou après 67, et surtout leur structure politique l’OLP qui revient de manière légitime et qui est reconnue par les Israéliens et par le monde entier. Ensuite, nous avons eu des élections pour la première fois de notre histoire en 96 et la 2ème fois en 2006. Nous avons un gouvernement, des ministères, des municipalités… Mais malheureusement, Israël ne respecte pas les accords d’Oslo. Après l’assassinat de Rabin en 94 en particulier, les accords ont avorté et c’était bien là l’intention de ceux qui l’ont assassiné. Et depuis, on assiste à une descente aux enfers. Et aujourd’hui, 20 ans après Oslo, nous sommes face à un gouvernement israélien qui dit ouvertement qu’il ne croit pas dans ces accords, qui ne croit pas dans un Etat palestinien, qui n’est pas prêt à retirer son armée des territoires palestiniens, à libérer les prisonniers et à trouver une solution.

Le reste du monde a une responsabilité face aux Palestiniens, comme il a une responsabilité face aux populations qui ont été occupées en Algérie, au Vietnam, au Cambodge, au Congo, au Kosovo ou en Bosnie. Mais malheureusement, la communauté internationale ne l’assume pas lorsqu’il s’agit du peuple palestinien.

C’est clair que cette question ne disparaîtra pas simplement parce qu’elle ne fait plus la Une des médias, elle ne disparaîtra pas car elle est constitutive de toute la stabilité et la co-existence en Méditerranée. La Méditerranée réunit le sud et le nord de l’Europe et les Américains sont loin ! Certes, ils considèrent Israël comme leur porte-avion militaire pour protéger les puits de pétrole dans cette région du monde, mais leur intérêt pour Israël date de 67, dans le cadre de la guerre froide où les Israéliens étaient leurs alliés face à tous les pays arabes aux côtés de l’Union Soviétique. Ils ne s’y sont pas intéressés en 48. Maintenant, il n’y a plus de guerre froide et les USA ont découvert leur propre pétrole en Alaska. Cette alliance sera-t-elle aussi forte à l’avenir ? C’est difficile à dire aujourd’hui, dans la mesure où les Israéliens sont devenus indispensables dans le fonctionnement politique des USA. Par contre, l’Europe a des intérêts économiques et énergétiques dépendant du sud de l’Europe, de la Méditerranée. C’est son espace vital. Il est évident que tant que le problème palestinien ne sera pas résolu, il ne pourra pas y avoir de projet euro-méditerranéen, ni d’Union pour la Méditerranée, etc. La solution de ce conflit est une nécessité vitale, non seulement pour les populations de la Méditerranée du Sud, mais aussi celles du Nord, c’est-à-dire les Européens. C’est quelque chose qui nous concerne tous. Si vous jetez une pierre dans l’eau, elle fera apparaître des sillons à la surface et si ce sont des sillons de guerre, de violence, de rejet, de fanatisme, ils toucheront tous les rivages, de la Mauritanie jusqu’à la Turquie en passant par l’Italie, la France et la Grèce au Nord et l’Afrique du Nord au Sud. Si par contre ces sillons sont positifs et vont dans le sens du partage, de la coexistence, du développement durable pour tous, d’une démocratie participative, c’est une influence très positive pour tout le pourtour de la Méditerranée.

Ceci dit, je pense que les gens qui se sont soulevés dans les révolutions arabes n’ont pas oublié la Palestine. Il n’y a pas de parti politique derrière ces mouvements. Ils peuvent manifester dans la rue, imaginer des événements sur le plan médiatique et culturel, réfléchir à la façon de mobiliser les gens, mais ils ne peuvent pas organiser des élections. Ce sont des mouvements sociaux pacifiques et extraordinaires : quand on pense qu’un pays comme l’Egypte a fait chuter Moubarak, la plus grande puissance militaire du Moyen-Orient, en deux semaines… Cependant, quand il s’agit d’organiser des élections, il faut des partis politiques ou des structures qui peuvent donner des directives et définir un programme politique. Or, c’était trop tôt pour ces mouvements sociaux qui n’étaient pas encore prêts à organiser des élections. Par conséquent, ceux qui sont sortis de la boîte de Pandore, c’étaient les islamistes. En Tunisie, Egypte et Syrie, ils étaient clandestins car ils n’avaient pas droit de cité. Mais dans leur clandestinité, c’étaient des partis politiques assez totalitaires où l’obéissance aux directives était respectée aveuglément depuis des décennies. Et comme subitement, ils ont été légitimés puisqu’on avait abattu les régimes qui les occultaient et les censuraient, et vu qu’ils disposaient de l’infrastructure nécessaire pour organiser les élections, ils les ont gagnées. Cela ne signifie pas qu’ils étaient plus représentatifs de la population, mais ils étaient simplement plus à même de les remporter et de s’imposer face aux autres. Toutefois, très vite, ils ont dilapidé leurs chances car que ce soit en Tunisie, en Egypte ou en Palestine (où le Hamas a gagné car il était lui aussi plus à même d’organiser les élections), en l’espace d’un an ou d’un an et demi de pouvoir, les gens sont descendus dans la rue pour manifester leur mécontentement. A Gaza, il y a des manifestations contre le Hamas parce que rien ne va plus sur le plan économique et social, et qu’ils veulent imposer, par exemple, la séparation des filles et des garçons dans les écoles à partir de 8 ans. Or, depuis qu’existent les écoles en Palestine, cela n’a jamais été fait, ni dans les écoles publiques, ni privées !

Nous payons le prix du fait que nos partenaires européens ont laissé détruire les partis politiques et les syndicats par les anciens régimes. L’Union européenne a toléré que des régimes comme ceux de Ben Ali et de Moubarak, qu’ils considéraient comme leurs meilleurs clients, sapent les formations démocratiques. Certains sont surpris qu’il n’y ait pas de parti politique parmi ces mouvements arabes actuels, mais il faut savoir que tout ce qui n’était pas aveuglément pro-régime était interdit et à présent, nous payons le prix du désert sur le plan des structures politiques. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas en créer et les gens vont le faire maintenant. La démocratie exige des structures parlementaires locales et nationales et les mouvements sociaux ne l’ont jamais fait auparavant, mais maintenant qu’ils ont vu combien c’était important, il faut qu’ils apprennent à le faire.

FdH : Un pas important a toutefois été franchi le 29 novembre 2012 avec la reconnaissance de la Palestine comme Etat observateur non-membre par l’Assemblée Générale des Nations unies…

L.S : Oui, c’est vrai. Mais le problème au sein de l’Union européenne est que la politique étrangère est le parent pauvre de la politique commune. Au départ, les fondateurs souhaitaient créer une union sur base des intérêts économiques, financiers commerciaux et finalement monétaires. Le projet a débuté par l’industrie de l’acier et par l’idée d’un marché commun. Puis, il y a eu l’Euro et ensuite Schengen. Mais les Etats membres ont voulu conserver leur pouvoir sur la politique étrangère. Aujourd’hui, chacun fait sa propre politique en la matière. Il n’y a pas de position commune, pas seulement sur la Palestine. Ils n’ont pas eu la même position sur le Kosovo et sur la Syrie. Ils ont créé le poste de Ministre des affaires étrangères de l’Union européenne à Lisbonne il y a à peine 3 ou 4 ans. C’est un phénomène nouveau. C’est la première difficulté objective. La deuxième vient du fait que le violeur principal de nos droits est Israël, qui est encore perçu comme étant l’Etat victime du génocide nazi. Et certains pays comme l’Allemagne, la Tchéquie et les Pays-Bas ont une grande culpabilité. Ces pays n’osent donc pas formuler de critique à l’égard d’Israël aujourd’hui. Ainsi, on ne met pas Israël devant ses responsabilités lorsqu’il viole le droit international et en particulier le droit des Palestiniens et ce, même lorsqu’il viole même les règles de l’Union européenne. Dans les accords signés avec l’Union européenne, Israël est supposé respecter les accords de paix qu’il a signés avec nous. Il ne les respecte pas, mais personne ne prend des sanctions.

Ceci dit, si on évalue la politique étrangère commune qui a été instaurée depuis le Traité de Lisbonne, il y a quand même du mouvement. Sur le papier, il y a des positions excellentes que ce soit au sujet des démocraties dans le monde arabe, du droit des Palestiniens, des références à nos négociations. Par exemple, le fait que Jérusalem-Est doit être la capitale de la Palestine, le fait que les territoires de Gaza, de la Cisjordanie et Jérusalem-Est doivent être un tout qui représente l’Etat palestinien, la référence aux frontières de 67, etc. La majorité des Etats membres de l’Union ont voté en faveur de l’Etat palestinien, que ce soit à l’UNESCO ou à l’Assemblée Générale. Je pense qu’ils sont sur le bon chemin. Le problème, c’est de savoir comment traduire ces positions qui sont excellentes sur le papier en diplomatie réelle sur le terrain.

L’UE n’a pas de force militaire commune comme les Américains. La seule carte qu’elle a, c’est la carte économique, commerciale et financière et elle doit utiliser cette carte dont Israël profite énormément. En effet, Israël n’est pas un pays pauvre et le développement de son économie est similaire à celui de l’Union européenne. Les Israéliens ont reçu des aides et ont un niveau très avancé sur le plan de la recherche Hi-Tech, de l’industrie pharmaceutique et électronique. Par ailleurs, la majeure partie de ses habitants étaient à l’origine allemands, français, lituaniens, etc. C’est pourquoi Israël est un partenaire naturel des Européens. Ainsi, le premier pays de tous les partenaires de l’Union à profiter des financements, accords-cadres, projets communs, joint ventures, c’est Israël. Le premier lieu d’exportation des produits industriels israéliens est l’Union européenne et non pas les USA. Les Américains donnent, quant à eux, 3 milliards USD par an à l’armée israélienne. Mais c’est aux Etats membres de l’Union européenne qu’Israël vend ses marchandises. Israël a donc un besoin énorme de préserver de bons rapports économiques et commerciaux avec l’Union européenne et ses dirigeants sont très fâchés car des directives ont été publiées en juillet interdisant à l’UE de financer des projets dont les auteurs se trouveraient dans les territoires occupés. Il y a en effet une loi européenne stipulant que ces territoires ne sont pas israéliens. Il y a donc progrès. Mais c’est très lent et ce qui est le plus terrible, c’est que si les Européens ne comprennent pas que le temps joue contre la paix, il sera trop tard pour faire 2 Etats car Israël est en train de couvrir l’Etat palestinien de colonies. Aujourd’hui, il y a déjà 500.000 colons qui habitent dans les territoires palestiniens. C’est énorme ! Si vous regardez la carte, 50% du territoire est déjà couvert de colonies. Et lorsqu’on parle d’une colonie, il faut envisager tout ce qui l’accompagne : les routes qui y mènent, l’armée et le camp militaire qui la protègent. Sans compter le mur construit dans les territoires palestiniens ! Les communiqués de l’Union européenne le disent pourtant : il faut sauver la solution des 2 Etats car la colonisation est en train de la détruire.

Certes, la Palestine a un accord d’association et un plan d’action, mais comment voulez-vous que cet accord fonctionne si nous n’avons pas la souveraineté sur le terrain. Nous ne pouvons ni importer, ni exporter car nous ne sommes pas souverains sur les frontières. Pour les importations en provenance de l’Union européenne, nous devons passer par les ports et aéroports israéliens. De même, nous ne pouvons exporter ce que nous produisons que si les Israéliens acceptent d’ouvrir la frontière. On produit, sur le plan agricole, de formidables choses à Gaza qui, si elles étaient exportées comme il y a 15-20 ans avant Oslo, nous permettraient de ne pas demander l’aumône aux Européens. Mais Israël nous empêche de le faire. Et c’est sans compter avec leurs bombardements qui détruisent l’aéroport à Gaza ou même les hôpitaux que l’Union européenne a construits. Ils ne veulent pas accepter l’idée que les Palestiniens vont finalement avoir leur Etat, mais ils ne pourront pas l’empêcher.

Propos recueillis par Milena Merlino, Frères des Hommes

(1) La nakba désigne l’expulsion des Palestiniens de leurs villes et villages en 1948

 

 

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