Le Slow Food à la sauce bolivienne, une philosophie à déguster sans modération!

Slow Food Bolivie

Créé en 1989 pour contrer le Fast Food, le Slow Food est une association présente dans 150 pays du monde. Apparue plus récemment en Bolivie, elle préconise comme partout ailleurs une alimentation saine, issue d’une agriculture respectueuse de la biodiversité et des conditions de travail des paysans. Mais ce n’est pas tout…. Pour découvrir la richesse de cette philosophie « à la sauce bolivienne », Frères des Hommes s’est entretenu avec Maria Julia Jimenez, coordinatrice du premier groupe (ou convivium) qui a vu le jour dans ce pays.

Frères des Hommes (FdH) : Peux-tu nous parler du Slow Food et de sa naissance en Bolivie, spécifiquement ?

Maria Julia Jimenez (MJJ) : Le Slow Food ne concerne pas uniquement l’alimentation, mais aussi tout un mode de vie. Il s’agit de remettre l’humain au centre des priorités au travers, par exemple, du droit à prendre le temps. En 2010, j’ai pu assister à la rencontre Terra Madre (1) et découvrir toute la philosophie de ce mouvement qui met l’accent sur la personne. C’est un mouvement de personnes et non d’institutions car en fin de compte, le style de vie, c’est quelque chose de très personnel. Lors de cette rencontre, il y avait 150 participants du Brésil, environ 70 d’Argentine, 15 ou 20 du Chili et nous étions 3 de Bolivie. On nous a encouragés à former un convivium dans ce pays et nous avons commencé à nous réunir, vu que le sujet nous intéressait. C’est ainsi que le premier groupe bolivien est né en 2011. J’en suis la coordinatrice, à titre bénévole. Nous sommes maintenant 50 personnes dont la majorité se trouvent à La Paz, mais d’autres sont basés à Cochabamba et à Tarija. Pour le moment, c’est le seul convivium ici, alors que dans d’autres pays, il peut y en avoir 5, 10, 20…

Ce que nous avons remarqué, dans ce contexte qui nous est propre, c’est qu’il y avait un manque. Pendant des années, nous avions travaillé avec les producteurs, mais jamais avec les consommateurs. Et ce regard sur la personne, propre au mouvement Slow Food, c’est le regard posé sur le consommateur. J’ai convoqué des gens liés à la production écologique, des chefs dans les restaurants, mais aussi des jeunes, etc. Nous avons fait un plan de travail visant à mettre en œuvre les principes du Slow Food, notamment ceux d’une alimentation bonne, juste et propre (2). Il s’agit également de récupérer des aliments et produits locaux. C’est très important car le Fast Food amène à uniformiser : tout le monde mange des hamburgers ou du poulet Fast Food. Notre alimentation locale, nos produits paysans commencent à disparaître et donc, notre travail consiste à retrouver notre manière traditionnelle de manger ; pas seulement les produits et les semences, mais aussi certaines préparations, car on perd aussi les connaissances relatives à la façon dont on préparait des plats traditionnels. La récupération est par conséquent un processus complet et c’est pour cela qu’interviennent beaucoup de chefs de restaurants intéressés : ils souhaitent inciter les gens à se réhabituer à manger certains aliments qui se perdent. Notre travail consiste aussi à aller dans certaines foires et à promouvoir cela.

FdH : N’est-ce pas un luxe pour l’un des pays les plus pauvres d’Amérique latine de penser à développer le Slow Food ?

MJJ : Justement ! Dans le concept du « Bien Vivre » (3) qui est ancré dans la politique menée actuellement en Bolivie, l’un des points essentiels est l’alimentation. Et le type de nourriture que le Slow Food propose correspond à cette vision. Pourquoi les gens sont-ils pauvres ? Parce que ce qu’ils produisaient traditionnellement, personne ne l’achète plus. Notre pays souffre d’un modèle de consommation globalisé. La Bolivie avait de nombreuses variétés de pommes de terre natives dont beaucoup ne servent pas pour faire les frites qui accompagnent les hamburgers. Et comme le marché ne le demande pas aux producteurs, ils arrêtent d’en cultiver. Cela se passe avec beaucoup de produits de consommation locale alors que nous avions une très grande diversité. Nous sommes le quatorzième pays en termes de diversité, ce qui signifie que nous avons beaucoup de possibilités pour développer notre souveraineté alimentaire. Mais en uniformisant notre style de vie et notre consommation, nous commençons à perdre toute cette richesse dans notre alimentation, tout ce qui se trouvait dans les parcelles des paysans et qui « faisait le goût ». Néanmoins, en perdant cela, nous nous appauvrissons ! Il est donc important d’entamer un processus de récupération. Nous, en tant que mouvement Slow Food, nous voulons que les gens prennent conscience qu’en encourageant la consommation des produits locaux, ils sauvent aussi l’économie, en particulier les petites économies locales. Nous appliquons le principe des circuits courts, nous travaillons beaucoup le principe de la consommation de produits de saison, de produits locaux.

Récemment, nous avons mené une activité intitulée « dîner kilomètre zéro » à Achocalla, cette région toute proche de La Paz où est cultivée toute cette diversité. On peut y manger des aliments produits sur place, qui n’ont pas été transportés sur des kilomètres, voire des légumes récoltés le jour même. C’est le summum du produit frais, ce que nous appelons un « aliment kilomètre zéro ». Nous avons fait cette expérience et les gens se sont montrés intéressés. Ils voulaient goûter, s’aventurer dans la découverte de nouvelles choses à manger et le fait que ce soit local, c’est une sorte de redécouverte des choses que l’on avait. Cela répond aux besoins de la classe moyenne et de la classe populaire de Bolivie.

FdH : Comment définirais-tu le « consommateur responsable » ?

MJJ : C’est un consommateur qui exerce sa conscience et son pouvoir de décision au moment de consommer. Il ne se laisse pas entraîner par la publicité et par les grandes vagues d’uniformisation de l’alimentation. Il s’agit donc de ne pas suivre la mode, la publicité et d’acheter tout ce que l’on trouve facilement dans les supermarchés. Penchons-nous précisément sur le phénomène des supermarchés qui se développent en Bolivie. On t’y propose toutes les céréales américaines dans un pays qui a le quinoa, le maïs, l’amarante et de multiples céréales traditionnelles qui ne se vendent pas en boîtes ! Et la classe moyenne ici se laisse prendre par les offres des grandes surfaces. Nous voulons donc que le consommateur soit plus conscient et qu’il exerce son pouvoir de décision au moment où il va acheter en se disant : « Ca, c’est ce que je veux, c’est ce dont j’ai besoin, ce qui est mien ». Une telle attitude correspond au concept du Slow Food. Le Slow Food défend l’idée de l’aliment bon, juste et propre. En choisissant ce qui est local, de saison, écologique, ce qui est plus social et produit par les paysans, on soutient ce mouvement du Slow Food.

FdH : Sur votre site, vous dites que vous vous considérez comme des coproducteurs et non des consommateurs…

MJJ : Actuellement, c’est le marché qui oriente la production. Et le marché, ce sont les consommateurs. Notre décision intervient donc dans le choix de ce que l’on va produire. Mais le marché veut bien entendu un consommateur « globalisé », « dans la masse ». Or, nous pouvons changer cela et collaborer avec les producteurs pour planifier la production et les aider afin que leur production nous parvienne. C’est dans ce sens que nous sommes responsables aussi de la production ! Et c’est ainsi que le consommateur est un co-producteur : il collabore en fait à la production.

FdH : Il n’y a donc pas d’opposition entre le producteur et le consommateur où chaque partie défend ses intérêts, comme c’est le cas dans le système actuel…

MJJ : Exactement. Notre travail consiste à rapprocher le consommateur du producteur.

FdH : Le Slow Food évoque un changement de système économique. Il faut donc aussi faire évoluer les mentalités. Sur ce plan, travaillez-vous avec les jeunes ?

MJJ : Le Slow Food travaille dans de nombreux secteurs. Ici, en Bolivie, nous sommes petits et nous ne pouvons pas faire beaucoup de choses. Mais les jeunes répondent à nos actions car elles font écho à une recherche chez eux. Dans notre pays, les jeunes sont très sensibles à la question environnementale à travers des thématiques telles que la nature, le bien-être animal, l’attention portée à l’écologie, etc… Et il y a parmi ceux-là des gens qui veulent prendre soin de leur santé. Ils cherchent donc des aliments naturels, sains et bons et ils adhèrent très facilement au concept de Slow Food. Je crois qu’il en est ainsi car ces jeunes veulent être plus responsables dans leur vie, notamment en tant que consommateurs.

FdH : Mais les Fast Foods et leurs hamburgers attirent beaucoup les jeunes et les enfants, en tout cas en Belgique…

MJJ : Bien sûr, en Bolivie aussi, il y a une partie de la population qui aime ce type de nourriture et qui est réceptive à la publicité. Mais à côté de cela, il y a une catégorie de jeunes très conscients. Ces deux dernières années, la Bolivie a été très impliquée dans la thématique du TIPNIS (4), un épisode où le gouvernement voulait construire une route à travers une réserve naturelle. Et parmi ceux qui se sont le plus mobilisés, il y avait des jeunes qui ont organisé des marches, des jeunes artistes, des jeunes musiciens de rock… Leur sensibilité à la question environnementale les amène à se préoccuper de leur santé. Et c’est là qu’intervient l’alimentation. Ces jeunes-là ne sont pas majoritaires, mais il est quand même facile d’en rencontrer.

FdH : Le mouvement Slow Food pourra-t-il résister face à la pression de l’agro-industrie et du Fast Food ?

MJJ : Il y a beaucoup de contradictions dans cette société bolivienne et dans quelque société que ce soit. Mais je pense que nous allons pouvoir continuer à bouger grâce à notre engagement et notre volonté. Certes, nous n’avons pas d’actions financées de l’extérieur, je ne perçois pas de salaire de même que les autres membres du mouvement, mais nous nous regroupons pour mener diverses activités, par exemple, pour découvrir une nouvelle saveur, un produit qui était en train de se perdre, pour participer à une foire et sensibiliser les gens à ce qui se passe. Et bien sûr, ça, on ne peut pas nous l’interdire. Mais il est vrai que les forces sont très inégales. Néanmoins, comme nous travaillons en lien avec d’autres comme AOPEB (5) ou un groupe de jeunes baptisé « la révolution de la cuiller », nous parvenons à bouger et chaque jour, nous gagnons des adeptes. Bien sûr, nous ne sommes pas encore au niveau macro, là où se décident les politiques, mais nous sommes toujours de plus en plus forts, que ce soit dans les universités, les écoles secondaires, via des groupes écologistes comme AOPEB. Et ces différents pas vont contribuer à ouvrir la voie…

FdH : Comment êtes-vous présents dans les écoles ?

MJJ : Nous avons des alliances avec d’autres mouvements comme le « comité de défense du consommateur », « l’alliance pour la consommation responsable » et ensemble, nous remettons en question les sucreries et la malbouffe que l’on vend dans les petits magasins des écoles. Nous sommes en pourparlers avec les municipalités pour voir comment on pourrait vendre des aliments plus sains dans ces petits magasins. En plus, la Bolivie est parvenue à introduire de la nourriture plus saine dans les déjeuners scolaires. Il faut renforcer ces idées. C’est un travail politique qui va prendre de nombreuses années. Il est mené conjointement avec le CIOEC (6) et AOPEB qui ont obtenu que les paysans vendent leurs produits pour les déjeuners scolaires. Dans la municipalité de La Paz, notamment, sont menées de belles expériences à travers lesquelles on donne aux enfants des aliments nouveaux et bons pour la santé. Le problème est que tous ces efforts sont réduits à néant par le simple fait qu’à la sortie de l’école, les enfants ont la malbouffe à portée de main. C’est donc un travail d’alliance au niveau politique local et municipal qu’il faut entreprendre.

FdH : Au niveau international, qu’en est-il de l’articulation entre le mouvement bolivien et les autres mouvements Slow Food ?

MJJ : Ce que j’aime dans le Slow Food, c’est que c’est un mouvement sans grande hiérarchie, sans grande structure. Tous les membres appartiennent à un convivium et ce qu’ils te demandent, c’est que tu les informes en permanence. Et donc, nous échangeons des informations au sujet des activités que nous menons avec d’autres pays. Nous nous enrichissons ainsi et cette dynamique nous donne des idées sur ce que nous pourrions faire. Actuellement, nous travaillons via le courrier électronique et internet avec les groupes de la région andine et tentons de nous coordonner entre Equateur, Pérou, Bolivie et Colombie. Notre travail est similaire et nous partageons ce que nous faisons. Et à l’heure actuelle, tant sur le plan national qu’international, nous abordons le thème de l’année internationale du quinoa. La Bolivie a fait un travail de promotion autour du quinoa, y compris notre président lui-même et d’autres pays de la région, ce qui a suscité un vif intérêt dans tout le Nord en général et notamment en Europe, à tel point que le quinoa est devenu chez nous un produit de luxe, d’exportation que nous ne pouvons déjà plus consommer. Et donc, en cette année internationale du quinoa, nous devrions penser au « quinoa pour les Boliviens ». Cette préoccupation existe également au Pérou, en Argentine qui connaissent la même situation. Selon les principes de la souveraineté alimentaire et du Slow Food, nous défendons l’idée que le quinoa devrait être destiné en priorité à la consommation locale.

FdH : Quel est le cheminement qui t’a amenée au mouvement du Slow Food ?

MJJ : En travaillant par le passé avec les producteurs, avec le CIOEC et AOPEB, j’étais déjà engagée dans l’économie solidaire et la production écologique. J’ai défendu ces idées via le CIOEC et AOPEB et même si je n’en fais plus partie, je continue à les défendre parce que je crois beaucoup en cela. Quand j’ai connu le mouvement Slow Food, cela correspondait à ce que je vivais. Dans le Slow Food, il y avait quelque chose de plus personnel. Le travail avec le CIOEC était plus institutionnel, mais avec le Slow Food, cela me permet de travailler de façon plus indépendante et de poursuivre mon engagement envers quelque chose auquel je crois. Je pense que le thème écologique est une question de conscience. Ce n’est pas un travail institutionnel : si tu es écologiste, tu peux adopter une vie en conséquence, dans ta famille, au niveau personnel, à ton domicile….Et tous les principes que j’ai appris à travailler avec les producteurs, je veux les vivre dans ma vie. Le Slow Food me le permet. Et j’espère donc que ce mouvement va se développer en Bolivie.

FdH : Le mouvement Slow Food ne se réduit pas aux seuls aspects alimentaires, il concerne un mode de vie, un besoin de vivre plus lentement. Je pensais qu’en Bolivie, la vie était plus tranquille qu’en Europe où nous avons la réputation de courir tout le temps !

MJJ : Ici aussi, la vie en ville et les nouvelles technologies nous ont mis dans une situation où tout est trop rapide. C’est très dur et, par exemple, se rendre au bureau, parcourir une certaine distance, se déplacer en voiture, pointer, me semble plus lourd qu’en Europe. Les Européens sont plus attachés au temps, à l’heure. Mais par rapport à nos habitudes et mentalités, cela exige beaucoup de nous. Certes, à la campagne, la vie est plus tranquille. Mais quand tu es au bureau, avec Internet, tout va plus vite, il faut chaque fois répondre plus vite. Auparavant, le courrier mettait des semaines pour parvenir en Europe, maintenant c’est une question de minutes et il faut par conséquent travailler à ce rythme. Les gens de la classe moyenne en Bolivie qui travaillent dans les bureaux en ville vivent à ce rythme. Avant, nous rentrions manger à midi à la maison. Maintenant, nous travaillons tous en horaire continu car les distances sont tellement importantes que plus personne ne rentre manger chez lui. C’est pourquoi on va facilement au magasin du coin qui vend de la malbouffe. Nous en arrivons à la même situation. C’est un modèle qui se reproduit.

 

Propos recueillis par Milena Merlino, Frères des Hommes

 

(1) Terra Madre est un réseau de participants de la filière alimentaire visant à mettre en place une nouvelle logique agroalimentaire et coordonné par le Mouvement Slow Food. Ces acteurs se rencontrent tous les 2 ans à Turin.

(2) Le Slow Food préconise une alimentation bonne, propre et juste. Elle doit avoir du goût, être produite de manière à ne porter préjudice ni à l’environnement, ni à notre santé et elle doit permettre une juste rétribution des producteurs.

(3) Le concept du « Vivir Bien » (ou « Bien Vivre ») est inscrit dans la nouvelle Constitution bolivienne. Face au capitalisme et au socialisme en crise, il exprime la conception d’un nouveau modèle de développement dont l’idée fondamentale est l’harmonie et l’équilibre entre la nature et tous les êtres vivants, en référence à la cosmovision andine.

(4) Le TIPNIS ou Territoire Indigène et Parc National Isiboro-Sécure est une zone naturelle protégée. Déclarée territoire indigène, cette réserve a été au centre d’un conflit important en 2011 entre la population bolivienne et le gouvernement Morales qui avait prévu d’y construire une route. Face aux protestations, Morales s’était incliné dans un premier temps, mais le dossier a été réactivé à la suite d’un referendum.

(5) AOPEB : Cette association regroupe 76 organisations de producteurs écologiques en Bolivie et est partenaire de Frères des Hommes

(6) Partenaire de Frères des Hommes, CIOEC est la coordination d’organisations économiques paysannes en Bolivie soutenant les petits producteurs et défendant la souveraineté alimentaire.

 

 

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