L’alimentation durable : une alimentation accessible à tous?

DSC_4049

Rencontre avec Catherine Closson

L’alimentation durable, Catherine Closson connaît bien… et c’est même un sujet qui la passionne. Via « Alimentation 21 »(1), elle offre d’ailleurs ses services de consultante aux associations et institutions en recherche de conseils en la matière. A ses yeux, la richesse de la thématique tient à ce qu’elle touche à de multiples domaines : agriculture, comportements, aspects culturels et psychologiques, environnement, économie… surtout et en fin de compte à l’humain. Mais les enjeux et les défis dans le secteur ne manquent pas. Voici ce qu’elle en a dit à Frères des Hommes…

Frères des Hommes (FdH) : Comment définiriez-vous le concept d’alimentation durable ?
Catherine Closson (CC) : Il existe de nombreuses définitions officielles. Avec Simply Food et son équipe qui accompagne des collectivités (2), nous avons rédigé un guide intitulé « Cantines durables » pour Bruxelles-Environnement et nous y avons déterminé les axes principaux. Pour nous, l’alimentation durable concerne les produits locaux et la saisonnalité, la cuisine maison, les produits bruts et complets (les moins transformés et raffinés possible), le respect de la biodiversité notamment pour ce qui est de la pêche, la diversité des semences et des variétés, le commerce équitable, la lutte contre le gaspillage, la production bio, les circuits courts et la convivialité. Ce dernier aspect est souvent négligé, mais il est important de préserver la notion de plaisir et goût, de même que la convivialité, ce qui est loin d’être facile car beaucoup de gens vivent seuls.

FdH : Alimentation durable et slow food, c’est la même chose ?
CC : C’est du même ordre, en effet. Au départ, c’était clairement le cas. Le problème est que chez nous, le Slow food a pris une orientation particulière et s’adresse maintenant davantage à un public favorisé. En Belgique, il a été fort promu dans le secteur de la restauration, et particulièrement dans des restaurants gastronomiques. On est donc très loin d’une accessibilité à tous. En ce qui me concerne, je travaille beaucoup le sujet de l’alimentation durable avec le secteur de l’aide alimentaire. Même si les valeurs à la base sont les mêmes que le slow food, on est loin de la gastronomie !

FdH : Justement… L’alimentation durable est-elle vraiment compatible avec l’accessibilité économique ?
CC : C’est une question qui me taraude, que je trouve très importante car je travaille avec beaucoup d’acteurs du secteur social et un public qui est précarisé. Il faut savoir qu’en Belgique, on considère que plus de 200.000 personnes bénéficient de l’aide alimentaire. Et ce chiffre est en augmentation constante. L’aide alimentaire, c’est tout le secteur qui regroupe la distribution des colis alimentaires, les restaurants sociaux et les épiceries sociales, c’est-à-dire des services qui distribuent de l’alimentation gratuitement ou à très bas prix à des bénéficiaires précis qui rentrent dans certains critères. Quant à l’accessibilité économique de l’alimentation durable, j’ai mené une recherche-action avec un groupe de ménages à Forest sur la question du prix pour essayer d’objectiver cela et le résultat confirme ce que nous sentions sur le terrain : le prix n’est pas un véritable frein, mais ce qui est plus problématique, ce sont les changements de comportement. Il faut en fait réduire les consommations de certaines boissons, les protéines animales, la malbouffe et aller davantage vers la cuisine maison en choisissant plutôt les produits bruts, non transformés… C’est un pas énorme et pas toujours évident à faire.

FdH : Particulièrement pour les personnes précarisées ?
CC : Pas spécifiquement pour ces populations, sinon que les études démontrent que ce public est quand même plus touché par la malbouffe et par les maladies qui y sont liées.

FdH : Comment expliquez-vous cela ? S’agit-il de l’influence de la publicité ?
CC : C’est une excellente question. Il y a certainement le fait que la grande distribution promeut des produits « de facilité ». Cela dépend des points de vente que le consommateur fréquente. Selon que l’on va faire ses courses dans un magasin bio ou dans une grande surface hard discount, on ne s’orientera pas vers les mêmes choses. Tous les circuits alternatifs tels que les paniers bio, les groupes d’achat commun ou « la ruche qui dit oui » touchent très majoritairement les publics économiquement favorisés ou en tout cas ceux qui ont un niveau d’études supérieur. Ce sont généralement des projets qui sont très connotés « bobo ». Sur le terrain, je constate que les publics moins favorisés s’auto-excluent de ces réseaux : ils ne s’y reconnaissent pas, ne s’y retrouvent pas. Seul peut-être le marché des Tanneurs à Bruxelles parvient à toucher un public plus diversifié car ils pratiquent de très bons prix. Mais le prix n’est pas tout ! Il y a aussi la question du temps. Si on pense en particulier aux familles monoparentales qui sont souvent précarisées ou dans des situations difficiles, la gestion du temps et la logistique sont des données importantes pour elles. La solitude joue également un rôle : c’est beaucoup plus difficile d’avoir le temps et l’envie de se préparer à manger quand on est seul que quand on est en famille ou en couple. Temps et solitude interviennent certainement, en particulier au sein du public précarisé.

FdH : Le développement du secteur de l’alimentation durable ne pourrait-il pas être générateur de nouveaux emplois ?
CC : Une étude sur le potentiel d’emplois que pourrait créer ce secteur a été menée à Bruxelles notamment par les Facultés Saint Louis. Les conclusions montraient qu’il y avait effectivement un potentiel de création d’emplois sur Bruxelles, surtout sur le plan de la production par le biais de l’agriculture urbaine. Si cette perspective présente un intérêt certain, elle pose toutefois la question de l’espace disponible : quand on sait que la population bruxelloise est en forte augmentation, on se demande s’il faut plutôt mettre des espaces à disposition pour la production agricole ou pour les logements. Mais, je suis convaincue qu’il y a un fort potentiel d’emplois car le travail des produits locaux non transformés et la cuisine collective (pour les crèches et les écoles, par exemple) nécessitent de la main-d’œuvre. Or, dans la cuisine collective, il n’y a plus assez de travailleurs et on n’a pas le temps de faire tout ça. Il faut en effet moins de temps pour ouvrir un sachet surgelé que pour travailler des produits frais. Toutefois si cet aspect était développé, je suis convaincue que cela pourrait générer beaucoup d’emplois dans la restauration collective, de surcroît des emplois qui seraient accessibles à du personnel peu qualifié. Il y a quelque chose de très intéressant à développer là.

FdH : Quel rôle peut-on attendre du monde politique pour favoriser l’alimentation durable ?
CC : Il y a beaucoup à faire ! Si l’on considère l’ensemble de la filière, il y a d’abord l’approvisionnement où se pose la question du prix. Le politique doit-il intervenir pour que des produits plus sains soient plus accessibles financièrement ? Solidaris avait fait une proposition pour taxer les produits les moins sains, mais le problème, c’est que cela risque de pénaliser les populations plus défavorisées car elles consomment beaucoup ce type de nourriture et ce sont donc elles qui vont payer le prix fort, sans pour autant que cela ne garantisse une modification de leurs habitudes alimentaires. Sur le plan de la distribution, on pourrait espérer un soutien aux alternatives qui voient le jour. Par exemple, j’entends parler de beaucoup de projets de petits magasins bios qui ont des difficultés à trouver un espace ou un local à prix raisonnable. Enfin, dans le domaine de la restauration collective tel que les cantines, il pourrait y avoir des incitants ou aides à l’emploi pour augmenter le personnel afin que l’on puisse travailler du frais. La même question se pose aussi pour les petits restaurants ou petites enseignes proposant de l’alimentation de qualité : on constate que beaucoup mettent la clé sous le paillasson non pas parce qu’ils manquent de clients, mais parce que les équipes sont épuisées. Il s’agit de petites équipes, la main-d’œuvre étant chère en Belgique. Mais trouver des petits fournisseurs locaux, travailler entièrement les produits frais demande beaucoup plus de temps. Et donc, ces personnes sont épuisées… Or, soutenir cette main-d’œuvre serait cohérent dans une ville qui affiche un taux de chômage particulièrement élevé. Et enfin, du côté des consommateurs, il y a aussi beaucoup à faire. Tenter de faire évoluer les habitudes requiert un travail considérable. Dans les ateliers cuisine que nous organisons, nous voyons de bons résultats. Une fois que les gens se mettent en chemin, ils entrent dans un processus de réflexion et les choses bougent. Mais ce sont à chaque fois des groupes de 10-12 personnes. Il faudrait multiplier ces initiatives ; ce qui représente d’importants budgets. Or, dans le contexte économique actuel, comment soutenir cela ? C’est très problématique ! Et je n’ai pas encore trouvé les clés pour favoriser des changements d’habitude à grande échelle ! Malheureusement, le monde politique n’est pas actuellement dans une dynamique de soutien vis-à-vis de ce type d’initiatives. Au contraire, beaucoup d’associations travaillant sur l’alimentation durable ont vu leurs subsides réduits de moitié.

FdH : Pouvez-vous évoquer en quelques mots le projet Bees-Coop (3) ?
CC : Il s’agit d’un projet de supermarché coopératif porté par un groupe de citoyens volontaires qui devrait s’ouvrir sur Schaerbeek. Il se distingue des initiatives d’épiceries bio car ils veulent proposer une gamme large de produits. Chaque client deviendrait coopérateur et travaillerait gratuitement environ 3 heures par mois dans le magasin ou collaborerait au projet d’une façon ou une autre. Cette formule permettrait de vendre à des prix beaucoup plus intéressants que dans d’autres points de distribution. Une équipe de recherche travaillerait à la réussite de la mixité sociale car l’objectif est de réussir l’ancrage local et d’attirer un public diversifié, représentatif du quartier d’implantation ; elle en profiterait également pour comprendre et analyser tous ces déterminants des habitudes et comportements alimentaires. La mixité sociale manque dans la question de l’alimentation durable et on vise avec Bees-Coop une diversité intergénérationnelle, culturelle et économique. Les porteurs du projet sont aussi dans une logique de partage et d’essaimage. Ainsi, un guide pratique serait élaboré pour pouvoir reproduire, même en dehors de Bruxelles, ce type d’expérience. Le travail d’une équipe de recherche est important : je suis impliquée dans beaucoup de projets et sur le terrain, on sent beaucoup les choses. Mais on n’a pas toujours le temps et les moyens de prendre ce recul et analyser les choses.

FdH : Quels sont finalement les plus gros défis que pose l’alimentation durable ?
CC : L’un des principaux enjeux est de ne pas créer une fracture sociale dans ce domaine, comme cela s’est produit avec le numérique. Et enfin, l’un des plus gros défis est le changement d’habitude. A côté de celui-ci, le prix n’est pas forcément déterminant.

Propos recueillis par Milena Merlino

(1) http://www.rawad.be/service/alimentation-21-0
(2) http://www.simplyfood.be/
(3) http://bees-coop.be/

0 Responses to “L’alimentation durable : une alimentation accessible à tous?”


  • No Comments

Leave a Reply