La Riposte des paysans

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Silvia Pérez-Vitoria : “Les chemins sur lesquels se sont engagés les nouveaux mouvements paysans ne sont pas faciles tant les forces qui occupent le terrain depuis cent cinquante ans sont structurées et sûres d’elles. Dans tous les pays du monde, les organisations qui contrôlent l’agriculture et l’alimentation ont parasité les territoires, les ressources, les idées, et toujours avec le soutien des Etats. Elles se sont même coalisées à l’échelle mondiale par multinationales interposées, avec la complicité des organisations internationales. Les propositions que font les paysans vont bien au-delà d’une simple remise en cause du modèle agricole. Il s’agit d’une interrogation globale sur les sociétés dans lesquelles nous vivons. Décidément, leur riposte nous concerne tous.”

Le 2 février dernier à Marche-en-Famenne, la Ferme Arc-en-Ciel (1) de Serge Peereboom, co-président du Mouvement d’Action Paysanne (MAP) et partenaire Nord de Frères des Hommes (FdH), accueillait Rajagopal, leader du Mouvement indien Ekta Parishad. Outre FdH, ont également pris part à cet échange Entraide & Fraternité, l’asbl Terre-en-Vue, les Amis de la Terre, Rencontre des Continents, des citoyens…

La rencontre-débat intitulée « La riposte des paysans, en Inde, ici et partout, quand les peuples s’unissent » a été riche en échanges sur des thèmes et des préoccupations qui rassemblent les deux mouvements paysans, belge et indien, tels que la difficulté de l’accès à la terre.

Le MAP avait trois questions centrales à adresser à Rajagopal :

• La non-violence active peut-elle permettre de préserver le droit des peuples à se nourrir ?

• Quelle possibilité de rassembler chez nous une force humaine pour libérer les terres alors que la spéculation foncière sur les terres agricoles augmente chaque jour un peu plus…

• Est-ce une utopie de vouloir sauvegarder notre souveraineté alimentaire ?

Rajagopal a mis en avant le manque de connexion et de rapports qui existent entre le consommateur et le producteur. Le consommateur sait très peu de choses sur ce qui se passe vraiment quant à la fabrication de ses vêtements et la production de nourriture. Au niveau politique également, il y a un manque de connexion entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Par exemple, les politiciens parlent du réchauffement climatique mais peu de mesures concrètes sont prises. En Inde, 70% de la population vit de la terre, 8% des indigènes dépendent de la forêt et 20% des intouchables travaillent pour de grands propriétaires sur des terres qui ne leur appartiennent pas. L’accaparement des ressources naturelles par des entreprises internationales a un lourd impact sur ces populations, ce qui a pour conséquences des actes de violence, la migration des campagnes vers les villes et beaucoup de suicides parmi les paysans.

Face à ces problèmes, le mouvement Ekta Parishad agit en mettant la communauté au cœur de son travail. La méthode des 4 C (« C » pour communauté) consiste à :

1) Former des travailleurs communautaires

2) Organiser la communauté

3) Apprendre à la communauté à agir

4) Permettre à la communauté d’agir à des niveaux plus larges

Ekta Parishad s’appuie aussi sur l’énergie de la jeunesse pour faire changer les choses. En convertissant la colère en énergie positive pour l’action non-violente.

Les 3 approches instaurées par Gandhi sont de mise dans ce cas et inspirent quotidiennement le mouvement :

1) Approche de la lutte : changer la situation de manière non violente

2) Maintenir le dialogue avec ceux qu’on combat

3) Faire des choses concrètes avec les gens sur le terrain

La pauvreté n’est pas une fatalité. Elle peut être vue comme une force en situation de survie car elle pousse les gens à lutter. Les Indiens s’engagent en masse. Ils luttent principalement pour l’accès à la terre, à l’eau et aux forêts. Et sur le chemin, à chaque fois, de nouvelles personnes les rejoignent. Ekta Parishad organise des marches vers la capitale, Delhi, qui rassemblent des milliers de personnes. L’objectif de ces marches est d’amener les communautés à revendiquer leurs droits (droit à la terre, à l’accès aux ressources naturelles, à la dignité…) et à se positionner face au gouvernement qui place le profit avant l’être humain. Rajagopal espère rassembler un million de personnes en 2020.

Un autre défi que doit relever le mouvement indien est de s’attaquer au spirituel. En effet, pour les Indiens, on est prisonnier de son karma. Et nombreux sont ceux qui envisagent leur situation avec fatalité. Rajagopal veut renverser cette lecture de la réalité et démontrer aux communautés que nos efforts peuvent changer nos vies.

Pourrait-on transposer cette méthodologie au contexte belge ? En Belgique, la situation est très différente car on ne compte que 2% de paysans sur le territoire. Notre terre est aussi soumise à rude épreuve, elle est violentée par la politique de rendement intensif, les pesticides … Les contrôles imposés par l’AFSCA sont aussi « violents ». Comment contrer ces violences par des actions non-violentes sans pour autant se résigner ?

Pour mener à bien ce genre d’action de rassemblement, il faudrait passer par plus de coopération et de contact entre les consommateurs et les paysans et générer une co-solidarité en créant davantage d’alliances et en rappelant que nous sommes tous filles et fils de paysans. Il serait important aussi de réduire la distance entre la théorie et la pratique, entre ce que l’on dit et ce que l’on fait pour ne plus définir la civilisation par le biais du niveau de développement matériel mais davantage au sens gandhien du terme en rapprochant notre cerveau de notre cœur.

 Roxane Tilman et Stefanie Vannieuwenhove

(1) Pour plus d’informations sur la ferme Arc-en-Ciel à Wellin

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