L’APEF à Bukavu face aux objectifs du millénaire

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Depuis plusieurs années, Frères des Hommes soutient le travail de l’APEF, Association pour la Promotion de l’Entreprenariat Féminin, dans le Sud-Kivu en République Démocratique du Congo. L’une des activités fondamentales consiste en l’octroi de micro-crédits à des milliers de femmes de la région, leur permettant de développer des petites activités commerciales telles que le tricotage, la savonnerie, les petite épiceries, etc. Derrière ce projet qui semble tout simple en apparence, un travail de fond est réalisé avec les bénéficiaires au travers de la sensibilisation et de formations multiples. Profitant du passage en Belgique de Nunu Salufa, Coordinatrice de l’APEF, nous avons passé en revue avec elle les multiples facettes de l’impact de cette association en regard des objectifs du millénaire définis par les Nations unies. Un petit exercice qui démontre que de petites organisations oeuvrent concrètement et quotidiennement sur le terrain pour la réalisation de ces objectifs, aussi modestes soient leurs actions.

Objectif 1 : Réduction de l’extrême pauvreté et de la faim

Nunu Salufa (N.S.) : L’ensemble du travail de l’APEF s’inscrit dans cet objectif. Grâce aux activités génératrices de revenus que mènent les femmes, elles peuvent, avec leur famille, avoir accès à une alimentation équilibrée. Certaines femmes parviennent même à développer ces activités à plus grande échelle, bien au-delà de la survie. Elles disposent alors d’économies qui leur permettent de faire des investissements. Nous avons même plusieurs exemples de femmes qui sont devenues des entrepreneuses et commencent actuellement à faire le même travail que l’APEF, à savoir l’octroi de petits crédits sans intérêts à d’autres femmes pour leur permettre, à elles aussi, de mettre en place des activités économiques sous leur suivi.

Notre soutien porte également sur l’organisation des filières. Par ce biais, nous aidons les producteurs à pouvoir améliorer leur rendement et à mieux écouler leur marchandise dans de bonnes conditions. Nous encourageons, par exemple, l’organisation de dépôts de stockage ou de formations sur la gestion des stocks. C’est un travail concret de lutte contre la pauvreté.

Objectif 2 : Accès à l’éducation primaire pour tous

N.S.: L’APEF est attentive à cet objectif. Ainsi, en 2004, nous avons fait une évaluation de l’impact socio-économique de nos actions sur les bénéficiaires et dans cette étude, il est apparu que, parmi nos membres, plus de 60% des filles vont à l’école et à peu près 40% des femmes se font alphabétiser. Nous veillons donc à cela et les choses se mettent progressivement en application.

L’accès à l’éducation pour tous figure dans la constitution congolaise et l’on y souligne spécifiquement l’éducation des jeunes filles à l’école primaire. Dans la législation, il est fait mention d’accès libre, sans paiement de frais scolaires. Mais l’application de ce point est encore compliquée. Certaines femmes accompagnées par l’APEF acceptent malgré tout de payer une prime aux enseignants afin de garantir un enseignement à leur enfant, tout en connaissant leurs droits et en sachant qu’elles doivent faire pression sur le gouvernement pour que la mesure de la constitution puisse être appliquée.

Objectif 3 : Promouvoir l’égalité homme/femme et l’autonomisation des femmes

N.S. : Le fait que la femme ait une activité génératrice de revenus via l’APEF lui permet d’avoir un positionnement au sein de la famille. Elle acquiert par ce biais une certaine autonomie, même si ce n’est pas à 100%. Les formations lui apprennent à prendre une décision et à influencer les décisions au sein de la famille. Ce changement commence à se percevoir tout doucement un peu partout, même dans l’intérieur du pays. Auparavant, si une femme souhaitait construire sa maison, elle hésitait longuement, se demandant si cela en valait la peine, sachant que son bien irait à sa belle-famille en cas du décès de son compagnon. Les femmes de l’APEF apprennent qu’en cas de divorce, par exemple, elles ont droit à la moitié de la maison. Elles commencent à devenir autonomes et à ne plus dépendre de leur partenaire pour la prise de décisions.

Mais ces décisions sont aussi parfois concertées, bien entendu, car elles savent comment elles peuvent discuter avec leur mari et faire valoir leur point de vue. Dans le cadre des formations que nous donnons aux femmes, elles découvrent qu’il existe des mécanismes d’érosion de pouvoir. Les femmes savent comment elles peuvent parvenir à éroder le pouvoir de leur conjoint s’il en abuse. Elles savent également comment amener les enfants à les soutenir en cas de décision. C’est important car les enfants peuvent influencer la position du mari. En quelque sorte, elles apprennent à se faire des alliés au niveau de la famille.

Notre vision est aussi celle d’une femme en réseau avec d’autres. Il ne s’agit pas seulement d’une femme dans son association, mais bien d’une femme avec une ouverture sur l’extérieur via ces réseaux. Elle voit ainsi ce qui se passe ailleurs et cela l’aide à développer son autonomie.

En outre, avec le temps, elle se voit évoluer dans les réflexions et dans l’exercice de l’activité génératrice de revenus. La plupart des femmes font en sorte que le mari puisse s’intéresser à l’activité qu’elles mènent. Le couple établit ensemble le calcul de prix de revient, par exemple, afin de garantir la bonne marche des affaires. La femme acquiert cette compétence par le biais des formations de l’APEF. Parfois, l’homme se charge de faire la comptabilité pour sa femme, bien que ce soit elle qui reste la gestionnaire et contrôle les recettes. Même si une femme est analphabète, nous avons remarqué qu’elle savait au moins calculer. Elle sait que si elle a acheté les produits à tel prix et qu’elle les revend à tel prix, elle va gagner autant. Mais, souvent, ce qui lui manque au départ, c’est le calcul du prix de revient. Par nos formations, elle sait qu’elle doit tenir compte des frais de transport afin que son activité soit rentable. Les formations en gestion de crédit dont elle bénéficie lui permettent aussi de mettre en place une stratégie pour atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé. Elle apprend également à répartir les bénéfices, à épargner étant donné qu’une partie des bénéfices doit aller au remboursement du crédit. Elle sait qu’il faut placer l’argent dans une coopérative. Peu à peu, la femme apprend des choses et cela contribue à son autonomie financière.

Mais il reste toutefois encore beaucoup à faire dans le cadre de cet objectif du millénaire. Sur un autre plan, on parle bien sûr beaucoup du genre dans nos politiques, mais il n’y a pas vraiment de mécanismes d’intégration des femmes dans les instances de prises de décisions. Dans ces cercles, la femme est trop souvent absente. Si vous voyez notre Assemblée, elle compte environ 500 députés ; or, il n’y a même pas 30 femmes qui en font partie. Donc, le respect de notre constitution en matière de parité n’existe pas. Il faut se battre pour améliorer la représentativité politique des femmes.

Objectifs 3-4 et 5 : Diminution de la mortalité infantile – Amélioration de la santé maternelle – Lutte contre le sida, le paludisme et autres maladies

N.S. : De nombreuses difficultés existent encore car la femme doit supporter beaucoup de charges telles que la scolarité des enfants et les soins de santé. Même s’il existe une mutuelle à Bukavu, les femmes n’ont pas encore résolu le problème de santé car il faut malgré tout assumer parfois jusqu’à 60% des frais médicaux. Par conséquent, pour la personne qui n’a pas les moyens suffisants, c’est parfois la mort qui l’attend… Tant qu’il n’y a pas de prise en charge par l’Etat, ces problèmes persisteront. Sur ce plan, l’APEF fait aussi un travail de sensibilisation auprès des femmes et les encourage malgré tout à adhérer à la mutuelle parce que même si la facture est lourde, la mutuelle intervient pour au moins 40, 50 ou 60% des frais, le pourcentage variant en fonction des communes où l’on est enregistré et des moyens dont dispose la personne. L’APEF insiste pour que l’on amène les enfants à l’hôpital en cas de maladie, car certains traitements comme celui de la tuberculose y sont pris en charge à 100%. Et si en dépit des soins donnés en milieu hospitalier, l’enfant décède, il est important de se dire que l’on a tout fait pour le sauver.

Nous organisons aussi des rencontres de sensibilisation sur la santé de reproduction. Sur ce plan, nous faisons un constat : si la femme qui a mis un enfant au monde retombe tout de suite enceinte, cette situation aura des répercussions sur ses activités économiques. Lorsqu’elle accouche, elle ne va pas au marché et les choses ne tournent pas. Nous essayons donc de lui expliquer comment elle peut planifier les grossesses. C’est une chose qui n’a pas été acceptée facilement au départ en raison de la pression de la religion. Et pour parvenir à convaincre une femme, qu’elle soit chrétienne ou musulmane, c’est compliqué. Nous invitons donc à des séances les responsables de certaines églises afin qu’ils puissent discuter avec les femmes. Cette démarche commence à produire des résultats. Reste aussi la question du mari. Certaines femmes nous rétorquent : « Moi je veux bien planifier, mais mon mari ne voudra pas ». Alors, nous essayons de convier également les maris autour de la table. Je me rappelle que lors d’une telle réunion, des hommes s’étaient manifestés en demandant s’il n’existait pas des moyens de contraception aussi pour les hommes, autres que le préservatif. Cette sensibilisation par rapport à la santé de reproduction est demandée partout : dans le milieu rural aussi.

Par rapport au sida, je pense que c’est un des grands objectifs aussi dans certains programmes de l’Etat congolais. Il existe des programmes nationaux de lutte contre le sida qui sont implantés un peu partout en République Démocratique du Congo et via lesquels un travail de sensibilisation est réalisé. En effet, tout le monde ne reconnaît pas l’importance du problème du sida et il est important de montrer qu’il s’agit d’une maladie et qu’il faut s’en protéger. Médecins Sans Frontières avait réalisé un travail de prise en charge, mais ils ont arrêté leurs activités et dans certains hôpitaux, cette prise en charge commence à disparaître.

Par rapport à la malaria, nous suggérons à chaque famille d’acheter une moustiquaire. C’est le seul moyen dont nous disposons. Mais dans le cadre de nos sensibilisations, nous insistons aussi sur l’entretien des parcelles, sur le fait qu’il convient d’éviter d’y laisser des eaux stagnantes. Nous faisons aussi en sorte que les femmes puissent participer à certains travaux communautaires comme par exemple le débouchage de certains caniveaux, toujours avec pour perspective de lutter contre certaines maladies.

Objectif 7 : Développement durable et protection de l’environnement

savonnerieN.S. : On parle beaucoup de la protection de l’environnement à l’APEF étant donné l’organisation de certaines formations telles que la teinturerie, la savonnerie qui requièrent l’usage de produits dangereux et polluants. Comme on utilise souvent la soude caustique dans la fabrication, il faut voir où jeter ce type de déchet et cela fait partie de notre travail de sensibilisation. En plus, on essaie d’encourager les gens à s’investir dans des travaux communautaires pour planter des végétaux ou s’il faut assainir un endroit, par exemple. Ainsi, en particulier dans le milieu rural, comme dans la plaine de la Ruzizi qui est frappée par le changement climatique, on exigeait, parmi les conditions d’octroi de crédit, que chaque bénéficiaire plante un arbre chez lui ou dans son champ. Cela faisait partie des conditions pour obtenir un crédit. Notre objectif était de contribuer à la protection de l’environnement.

Objectif 8 : Partenariat mondial pour le développement

N.S. : Souvent, la question suivante me vient à l’esprit : comment est-il possible qu’un pays tel que le Congo où il pleut 9 mois sur 12 en arrive à dépendre de l’extérieur sur le plan alimentaire ? Il est important que la coopération puisse soutenir ce secteur de production afin de nous aider à atteindre l’autonomie en la matière.

Par ailleurs, aujourd’hui, les intérêts du peuple congolais ne sont pas défendus dans ce contexte de mondialisation. Nous avons l’impression de nous trouver face à une montagne en quelque sorte ! Par exemple, si vous voyez ce téléphone portable, la matière première, le coltan, vient de notre pays. Mais pour fixer le prix de ce téléphone, on ne demande même pas notre avis ! Le Congo est parmi les pays les plus pauvres du monde et quand vous regardez les ressources du Congo, elles sont énormes : il n’y a pas vraiment de politiques qui encouragent le développement dans notre pays. Et les raisons, vous les connaissez autant que moi… !

Propos recueillis par Milena Merlino, Frères des Hommes

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