Guatemala : le premier tour des élections laisse un goût amer

Guatemala 2006 (23)

Manolo García, coordinateur politique de SERJUS, association partenaire de Frères des Hommes, commente le premier tour des élections au Guatemala. Ses propos ont été recueillis par Cecilia Díaz, Responsable des projets en Amérique latine de Frères des Hommes, lors de sa récente mission sur le terrain.

« Nous vivons un moment de recomposition d’alliances entre les secteurs qui concentrent le pouvoir économique dans le pays, d’une part, et le parti Patriota qui était au pouvoir, un parti politique créé par des ex-militaires, d’autre part. Ce gouvernement d’Otto Perez Molina était fondé depuis le début sur une alliance avec les grands entrepreneurs formant le secteur qui concentre toute la richesse économique du pays. C’était une alliance qui cherchait à faciliter les investissements des multinationales en vue d’exploiter les ressources du Guatemala, qu’elles soient minières, pétrolières ou qu’elles concernent le gaz naturel ou encore, la production d’agrocarburants. Et sans oublier le développement de ce que nous appelons les mégaprojets tels celui d’une route transversale dans la région nord du pays ou encore l’idée d’un canal sec interocéanique reliant le Pacifique à l’Atlantique. Faciliter l’investissement étranger, c’est faciliter l’accès à des concessions pour que ces entreprises puissent disposer du permis nécessaire à l’exploitation de ces ressources, par exemple.

Mais durant ces 4 dernières années, le pouvoir politique aux mains des ex-militaires s’est progressivement distancé du pouvoir économique, tentant d’y accéder directement lui-même, au travers de bénéfices, mais aussi de mécanismes de corruption. Ces ex-militaires ont imposé leur hégémonie dans la gestion corrompue des affaires de l’Etat, ce qui a amené progressivement le secteur entrepreneurial à s’en distancer, les considérant non plus comme des alliés, mais comme des rivaux. Cette rivalité a poussé le pouvoir économique, qui a notamment le contrôle des médias, à dénoncer la corruption.

Certes, le gouvernement s’est défendu, prenant des mesures à l’encontre des entrepreneurs qui n’ont jamais été d’accord avec la réforme fiscale du pays. Il faut dire que Guatemala est un des pays d’Amérique latine où on paie le moins d’impôts. Le gouvernement a donc augmenté les taxes pour les entreprises de télécommunications, de production d’électricité et les exploitations minières.

Toutefois, les dénonciations de corruption se sont poursuivies, y compris de la part de la CICIG (Commission Internationale Contre l’Impunité au Guatemala). On a craint pendant un moment que celles-ci n’aboutissent pas dans la mesure où les représentants du pouvoir judiciaire avaient été nommés par le gouvernement en place. Mais le Procureur Public a assumé son poste avec sérieux et a commencé, il y a 2 ans, à mener une enquête sur ces questions. Il y a eu des écoutes téléphoniques, des emails ont été interceptés, jusqu’à mettre en lumière toute la structure du système de corruption, entre autres lié au passage de produits à la douane. Il a été prouvé que le secrétaire privé de la vice-présidente en était la tête pensante. Mais il y a eu beaucoup d’autres cas, comme celui du nettoyage du lac Amatitlán près de Guatemala City qui devait être réalisé pour la somme de 120 millions de Quetzales (soit un peu plus de 14 millions d’Euros) par une entreprise israélienne prétendant qu’elle disposait du composant chimique adéquat pour les travaux. Mais cela n’a donné aucun résultat positif et par conséquent, des pressions ont été exercées pour que cesse cette affaire qui avait été lancée principalement par la vice-présidente, Roxana Baldetti. Les enquêtes approfondies ont permis de prouver que tant le président que la vice-présidente étaient impliqués dans le système généralisé de corruption et dans l’extorsion de sommes versées par les entrepreneurs tentant d’introduire leurs produits dans le pays.

En apprenant les faits de corruption dénoncés par la CICIG et au centre du procès initié par le ministère Public, toute la population a réagi avec indignation. Même la classe moyenne s’est mobilisée alors qu’elle n’avait jamais montré de réel intérêt pour la situation générale du pays, les problèmes de pauvreté, de malnutrition et d’injustice. Une pression sociale qui a notamment poussé à la démission les fonctionnaires impliqués et ce, des plus petits jusqu’au président de la république lui-même.

Il faut dire que la situation s’est détériorée depuis longtemps au Guatemala. Les partis politiques se sont en quelque sorte transformés en entreprises, à l’affût de bénéfices, cherchant à défendre de leurs intérêts et à gagner de l’argent. Le Congrès de la République est devenu un lieu où il faut payer les députés pour qu’ils votent contre une loi ou en approuvent une autre. L’argent finançant ce système provient des multinationales et de l’oligarchie elle-même. Souvent aussi, le gouvernement était amené à corrompre ces élus. La politique abandonne donc là son rôle de reconstruction du pays au profit d’un véritable négoce. Par conséquent, la population pose un regard soupçonneux sur les partis politiques qu’elle compare à des commerçants corrompus, en particulier ceux qui ont participé aux élections ces dernières années et qui étaient représentés au Congrès. Cela explique la multiplication des partis durant ces 4 dernières années. Actuellement, il y a 28 partis politiques, dont 17 participant au processus électoral et parmi eux 14 présentant des candidats à la présidence.

Tous les mouvements formulant ces revendications se sont unis, exigeant que ces actes soient punis par la justice, mais aussi que soient réformées certaines lois, comme la loi électorale et relative aux partis politiques. La CICIG a dénoncé le financement de la campagne des partis politiques du pays, prouvant que tous recevaient de l’argent d’entrepreneurs. Une fois au gouvernement, ils étaient censés répondre à leurs exigences et rembourser de cette façon les sommes colossales qui avaient été perçues. L’un des secteurs concernés est celui de la médecine et notamment la vente de médicaments, par exemple. Mais comme le Congrès est dominé par ces mêmes partis, ceux-ci n’ont rien fait pour entreprendre les réformes exigées par la population ou ont aménagé les choses de façon à ne pas induire de gros changements. Pourtant, les mouvements populaires et paysans se sont joints aux protestataires afin de faire davantage pression, exigeant une réforme de l’Etat, demandant la convocation d’une assemblée nationale pour réviser la constitution du pays. Le secteur entrepreneurial y était lui-même favorable. Mais quand on a évoqué la réforme de certaines lois, les voix se sont élevées, plaidant pour un maintien des institutions du pays. C’est ainsi que la réforme de la loi électorale n’a pu voir le jour et que les élections prévues pour le 6 septembre ont été maintenues.

La population s’est donc rendue aux urnes, devant faire son choix parmi les mêmes partis traditionnels, les mêmes partis corrompus qui étaient représentés au Congrès ces 4 dernières années. La seule nouveauté était un parti fondé par les militaires en 2008 qui devait se présenter aux élections de 2012, mais qui y avait renoncé vu la candidature d’Otto Perez Molina, ancien militaire, ne voulant pas l’évincer et préférant le soutenir. Inactif alors, le Front de Convergence Nationale s’est présenté cette fois comme un parti lavé de tout soupçon de corruption. Jimmy Morales, son candidat, est un personnage charismatique, connu par son programme télévisé « Moralejas » qui évoque les bonnes valeurs, c’est un créateur d’entreprises, économiste de formation et comédien de formation. Pour ceux qui ne savent pas que son parti est lié aux militaires, ce candidat s’affiche donc comme un homme propre et honnête. Même ceux qui s’étaient mobilisés contre la corruption et réclamaient le départ d’Otto Pérez Molina et de Roxana Baldetti lui ont apporté leur soutien. L’appui important qu’il a obtenu du secteur entrepreneurial porte à penser qu’il y a eu recomposition de l’alliance entre militaires et grands entrepreneurs, comme cela s’était fait par le passé avec le Parti Patriota d’Otto Perez Molina.

N’ayant pas obtenu la majorité suffisante, un second tour aura lieu le 25 octobre au cours duquel s’affronteront le Front de Convergence Nationale, actuellement en tête puisqu’il a obtenu plus de 20% des votes, et l’Unité Nationale de l’Espoir (UNE), l’un des partis traditionnels qui a gouverné de 2008 à 2011. A la troisième place, on retrouve le parti LIDER (Parti Liberté Démocratique Rénovée).

Si Morales dit qu’il ne fera pas alliance avec les partis corrompus, on sait bien que cela peut se produire en coulisses. Rappelons que beaucoup des militaires que l’on retrouve dans les partis politiques ont été aux commandes des services de renseignements depuis le conflit armé. Ils savent comment imposer des prétendues vérités qui ne sont que mensonge.

Les résultats des élections ont à nouveau montré que les moyens de communication et les réseaux sociaux ont influencé grandement les préférences électorales. Les partis de gauche, outre le fait qu’ils sont divisés, n’ont pas eu les moyens nécessaires pour mener une campagne électorale efficace.

Nous craignons que le mouvement civique politique ne se relâche après le jugement de la vice-présidente, du président et des personnes impliquées dans le réseau de corruption. Les entrepreneurs suspendront leurs actions étant donné la recomposition de l’alliance, ce qui pourrait fortement influencer la classe moyenne, surtout par le biais des médias.

Toutefois, à travers la contestation, les gens ont pris conscience du pouvoir qu’ils détenaient. Si des éléments de corruption refont surface, une levée de boucliers pourrait se reproduire. Une assemblée sociale et populaire du peuple s’est formée dans le mouvement civique. Elle regroupe 80 à 90 organisations sociales et populaires qui pourraient être une voix précieuse et durable dans ce processus ».

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