Guatemala : Le CUC, 36 ans de lutte, entre bilan et perspectives

Por la memoria Dignidad y Rebeldia popular toma pacifica de carretera en san julian

Fondé le 15 avril 1978, le Comité d’Unité paysanne (Comité de Unidad Campesina) a réalisé durant ces 36 années un patient travail dans différentes régions du Guatemala. Dès sa première assemblée, il s’est choisi pour slogan «Tête claire, cœur solidaire et poing combatif» (1), la vision claire et correcte de la réalité s’avérant indispensable pour définir la ligne destinée à apporter une solution aux problèmes auxquels il fait face, de même que les populations qu’il soutient. A cette clarté d’esprit, le CUC adjoint la solidarité du cœur, moteur l’incitant à mobiliser ses forces pour le bien-être de l’ensemble des personnes opprimées et exploitées, sans restreindre son action au seul monde paysan. Enfin, le poing combatif est, selon notre partenaire, l’unique façon d’obtenir des changements visant à faire respecter les droits et à construire une nouvelle société. « Ce n’est ni à genoux, ni en demandant que l’on nous accorde des faveurs que nous parviendrons à faire bouger les choses » justifie-t-il dans la déclaration de son 36ème anniversaire.

Ce sont les besoins sur le terrain qui ont toujours été le terreau fertile pour la réalisation de ses actions et dans un premier temps, en particulier les conditions de travail inhumaines qui prévalaient dans les grandes propriétés terriennes de la Costa Sur ainsi que les expropriations des petits paysans de leurs terres et les violations massives des droits de l’homme. A ces situations, le CUC a immédiatement opposé son objectif phare : la défense d’une vraie démocratie, d’une réelle justice et d’un système socio-économique permettant la distribution équitable des richesses produites par les travailleurs, les mains paysannes et les peuples indigènes.

Indéniablement, ce mouvement paysan a à son actif de multiples réalisations. C’est dans le contexte de la dictature militaire, en 1980, qu’il organisa avec d’autres associations et syndicats la première grève historique dans la Costa Sur qui a mobilisé 80.000 travailleurs et a permis une augmentation de près de 200% du salaire minimum, ce qui n’était toutefois pas encore suffisant pour couvrir les besoins de base. Le CUC a également été présent au sein de diverses instances internationales défendant les droits des peuples indigènes, comme par exemple le Conseil International des Traités Indiens (CITI) ayant un statut consultatif auprès des Nations unies. Le début des années ’90 a vu notre partenaire participer à la Campagne Continentale « 500 ans de résistance indigène et populaire », plate-forme à partir de laquelle Rigoberta Menchú a reçu le Prix Nobel de la Paix. En outre, il a contribué à l’émergence de plusieurs organisations paysannes (comme CLOC-Via Campesina sur le plan international, par exemple), d’autres regroupant des femmes, des personnes déplacées,…ou encore des plates-formes qui ont été à l’initiative de propositions de lois dans les domaines les plus divers tels que la sécurité alimentaire, le développement rural, la réforme agraire, le cadastre, etc.

Au terme d’une guerre civile particulièrement meurtrière, les accords de paix de 1996 ont été naturellement au centre de ses intérêts. Mais l’échec de leur mise en œuvre, l’aggravation de situations de famine dans les campagnes, les nouvelles formes d’exploitation des ressources naturelles, les expulsions violentes de population ainsi que la signature de l’Accord de libre-échange d’Amérique centrale (ALEAC) avec les Etats-Unis en 2005 ont amené le CUC à élaborer une stratégie spécifique en vue de contribuer à la construction d’un modèle économique, social, politique et culturel, avec pour objectif de lutter contre la concentration de capitaux et l’imposition d’un modèle extractiviste.

Le mouvement a été inconditionnellement aux côtés des populations défavorisées, permettant ainsi à 4.000 familles de paysans de retrouver un accès à la terre, leur apportant en outre une assistance technique et juridique, soutenant 75 communautés affectées par l’ouragan Stan au travers de l’apport de médicaments, d’aliments et la reconstruction de logements, mettant en place des programmes d’alphabétisation pour des femmes, organisant des formations pour les petits agriculteurs, etc. Dans ce combat quotidien, il reconnaît l’importance de la solidarité internationale dont il a pu bénéficier.

En dépit de ces succès engrangés, le contexte général du Guatemala reste extrêmement préoccupant à l’heure actuelle et la vie au quotidien est loin d’être un long fleuve tranquille, tant en ville qu’à la campagne. Sur fond de violence endémique avec une moyenne de 16 à 17 assassinats par jour en 2013 (2), la pauvreté touche 51% de la population et l’extrême pauvreté est le lot de 14.5% des Guatémaltèques (3). Avec la fièvre des agrocarburants, les grandes entreprises et multinationales concentrant la terre entre leurs mains prolifèrent, cultivant de grandes étendues de palme africaine et de canne à sucre au détriment des petits paysans et de la sécurité alimentaire. Cette situation, de même que la mainmise d’entreprises minières, pétrolières et centrales hydroélectriques sur les ressources naturelles génèrent expropriations et situations sociales explosives, là où le pouvoir en place n’a pas consulté les populations locales, outrepassant ainsi la loi. L’arrivée au pouvoir d’Otto Pérez Molina, ex-militaire, a donné le feu vert à un processus de remilitarisation générale, avec nombre de militaires qui ont été impliqués historiquement dans de graves violations des droits de l’homme. La condamnation pour génocide du dictateur José Efraín Ríos Montt à 80 ans de prison le 10 mai 2013 avait redonné l’espoir à ceux qui espéraient que justice soit enfin faite, mais cet élan a été brisé quelques jours plus tard, lorsque le verdict a été annulé par la Cour suprême pour vice de forme. Ce fait n’est que le symbole d’une impunité généralisée prévalant dans le paysage judiciaire guatémaltèque.

Ceux qui se mobilisent face à ces diverses injustices ont affaire à forte partie. Le CUC, comme d’autres associations défendant les droits humains, se voit confronté à une campagne de dénigrement et à des manœuvres de criminalisation, allant même parfois jusqu’à une violence extrême exercée à l’encontre de certains de ses membres. Ainsi, depuis 2000, on dénombre l’assassinat d’au moins 44 d’entre eux, avec une recrudescence particulière à partir de 2011 où l’on a constaté une multiplication des menaces, des expulsions violentes, des détentions, des manœuvres de diffamation et de criminalisation. Ces attaques répétitives sont soutenues par une presse généralement acquise au pouvoir en place et concentrée entre les mains de quelques-uns. Daniel Pascual, coordinateur général du mouvement paysan a fait lui-même l’objet d’une agression et de menaces de mort en 2013 ainsi que d’un constant harcèlement par les autorités judiciaires. Son cas est particulièrement préoccupant et en tant que partenaire du CUC, nous sommes inquiets à la vue de cette campagne agressive qu’il subit. Notre rôle en tant qu’ONG est de faire connaître sa situation au public à l’échelle internationale, espérant que ce soutien décourage toute tentative d’agression à son encontre.

Malgré ce long chemin parsemé de succès, notre partenaire guatémaltèque devra relever encore de nombreux défis. Et le pouvoir en place risque bien de lui rendre la tâche plus ardue encore. Notre solidarité reste donc essentielle sur cette route, de même que l’œil vigilant que la communauté internationale se doit de poser sur ce pays où les droits humains sont encore trop souvent bafoués et où ceux qui luttent pour plus de justice sociale risquent véritablement leur vie.

Milena Merlino

Source : Declaración 36 aniversario del CUC

(1) « Cabeza Clara, Corazón Solidario y Puño Combativo »
(2) Chiffres fournis par l’Institut National Médico-légal (INMF)
(3) Voir rapport sur le développement humain du PNUD, 2013

0 Responses to “Guatemala : Le CUC, 36 ans de lutte, entre bilan et perspectives”


  • No Comments

Leave a Reply