Guatemala : La communauté comme base de la refondation de l’Etat plurinational et démocratique

Guatemala

Refondation de l’Etat

La réalité qui est celle du Guatemala aujourd’hui fait apparaître la nécessité, toujours plus urgente, de changer les modèles de référence régissant l’organisation politique de l’actuel Etat colonial, ainsi que la façon dont sont structurées en son sein les relations sociales, économiques et politiques, entre les personnes et entre les peuples. En effet, ces structures sont déterminées fondamentalement par la concentration du pouvoir entre les mains d’une mince couche sociale qui s’ empare de tout. Ces structures s’appuyent en outre sur des configurations de domination définies et mises en pratique par ce même pouvoir.

On parlera alors de refondation de l’Etat comme d’un processus devant changer les institutions, le système juridique, politique et administratif. En d’autres termes, il s’agit de changer la façon dont les lois sont établies ainsi que la façon dont le gouvernement exerce son pouvoir. Il s’agit également de changer la manière dont le sol est occupé, l’usage dont il est fait des ressources naturelles ainsi que la distribution des moyens de production.

En ce qui nous concerne, nous cherchons à construire un Etat plurinational et démocratique, constitué de peuples ayant préservé leur nationalité, rejetant toutes ces formes de colonialisme, d’exploitation et d’oppression qui les ont caractérisés et ont permis que se généralise la pratique du pillage. Depuis l’invasion espagnole, cette pratique s’est développée au long de l’histoire jusqu’à l’époque actuelle où nous assistons au déferlement des entreprises transnationales qui, alliées à de puissants groupes locaux, économiques et militaires, envahissent et ravagent les communautés en développant les industries minières, hydroélectriques et pétrolières, dépouillant leurs habitants et occupant leurs terres pour produire des agrocarburants.

La refondation de l’Etat, telle que nous l’entendons, exige tout un processus de reconstitution des peuples en tant que nationalités. Un processus au cours duquel les différentes communautés, partageant en commun leur histoire, leur identité, leur culture et leur territoire, s’unissent pour exercer des droits collectifs, en vertu desquels ils pourront installer librement leur cadre politique et assurer ainsi leur propre développement économique social et culturel (1). C’est en choisissant leurs propres gouvernants, les príncipes et les normes régissant l’administration de la justice, la structure de leur gouvernement ainsi que leur façon propre d’organiser la politique et l’administration, selon leurs coutumes et leurs usages, qu’ils accéderont à l’autodétermination et à l’autonomie.

La refondation de l’Etat dépasse et va au-delà de la croissance économique et de l’accumulation de capitaux, concepts de base du développement du mercantilisme et de l’industrialisation selon le modèle dominant.

L’idée de créer un Etat plurinational et démocratique affirme avec force la nécessité de revenir à un système où les relations sociales soient basées sur les valeurs humaines de communauté, de solidarité et de respect de la Terre Mère, le tout considéré en termes d’équilibre et d’harmonie, offrant une véritable qualité de vie à tous les points de vue.

La concrétisation de tout cela implique dès lors, dans nos sociétés, une série de changements structurels. Ces derniers réclament que les acteurs populaires et sociaux jouent un rôle de premier plan, passant inévitablement par la récupération, au sein des communautés, de formes d’organisations systémiques semblables à celles qui structuraient le tissu social des anciens Mayas.

La communauté comme base de la refondation de l’Etat

Il y a de forts índices que dès leur origine, avant l’invasion des Teotihuacans et des Toltèques, l’organisation politique des Mayas, en tant que peuple occupant un territoire, consistait en systèmes de communautés, leur gouvernement étant assuré par le biais d’un système de charges distribuées entre les différents groupes, commissions ou comités, présentant leurs revendications ou se livrant à des activités spécifiques. Leur action était collective, que ce soit au plan territorial ou au plan sectoriel. Elles s’entrecroisaient et, en aucune façon, ne s’organisaient sur un mode hiérarchique impliquant une élite centralisant l’autorité et le pouvoir.

Les communautés, à leur tour, étaient organisées également en un système de personnes, chacune présentant des potentialités différentes déterminées par son nawal (2). Il s’agit donc d’un véritable système de personnes. Le gouvernement des territoires où les Mayas s’étaient installés était également fondé sur un système de charges horizontales (Kamalb’e, Ajq’ijab’, etc.), chacune impliquant diverses fonctions au service de la communauté.

Nous continuons à croire que c’est au sein de nos peuples et de leurs communautés qui existent aujourd’hui encore, que nous devons chercher les forces et l’expérience qui permettront l’indispensable reconstruction du tissu social. Nous continuons à croire que c’est au sein de nos peuples que nous devons chercher les éléments qui permettront à ces peuples de se renforcer, en se fondant sur la richesse de leur organisation, de leur histoire et de leur culture.

Nous sommes convaincus de la continuité historique des communautés et des organisations sociales locales ainsi que de la possibilité qu’elles ont d’unir leurs efforts au niveau du territoire et des différents secteurs. Il s’agit là d’un facteur clef au service de la résistance populaire, permettant la naissance d’un véritable pouvoir qui soit détenu par la majorité de la population. Un pouvoir qui ne soit pas seulement politique et identitaire mais qui soit également axé sur la souveraineté alimentaire et la défense du territoire, cherchant à garantir la subsistance matérielle à travers l’organisation des économies locales et la construction d’une société équitable et juste.

Il s’agit dès lors de reprendre ces structures d’organisation, de communautés organisées, mais cette fois en cherchant à ce que les différentes communautés s’articulent dans le cadre des communes et des départements, chacune en tant que peuple ou nationalité, unies par des liens, des modalités d’organisation et de relation qui leur soient propres. Il s’agit pour ces communautés de construire leur tissu social, communautaire et inter-communautaire, de construire leur culture dotée d’un idiome qui leur soit propre, de formes de vie, d’une économie, d’une cosmovision, d’une façon de concevoir la terre, d’une manière de gérer et de protéger les ressources naturelles qui leur soient propres. Il s’agit pour elles d’élaborer leurs propres formes de gouvernement et de choisir leurs responsables.

C’est là, dans ce contexte , à partir du local, que les communautés doivent se ressaisir et continuer à reconstruire leur unité, leur mode de gestion communale et leur coordination entre communes, dans les formes qu’elles-mêmes auront choisies. Cela ne peut se réaliser qu’à travers la participation conjointe des associations de communautés, des organisations sociales, des conseils de développement, des autorités ancestrales ainsi que des groupes de production locaux.

Ces communautés consolideront ainsi en première instance leur pouvoir local et avec lui, leur aptitude à ouvrir des espaces de participation, à promouvoir des pratiques démocratiques et de bonne gouvernance, de dialogue et de négociation avec les autorités municipales. Elles renforceront également leur puissance de lutte, leur aptitude à participer aux mouvements régionaux et nationaux, à négocier et influencer l’élaboration et l’exécution des politiques publiques, régionales et nationales.

Il ne s’agit pas d’inaugurer une nouvelle Histoire, mais de découvrir et de reprendre les processus qui, peu à peu, se sont mis en place à travers les efforts et les luttes des différents groupes, au sein des communautés urbaines et rurales afin que celles-ci deviennent de véritables acteurs s’inscrivant dans la durée. Il s’agit qu’à présent, dans les espaces ouverts par les accords de paix, la valorisation des formes d’organisation propres aux communautés, la lutte pour rendre fonctionnel le système des conseils de développement et la décentralisation, l’alliance entre les organisations sociales locales puissent donner naissance à des processus d’articulations plus larges encore au plan des territoires et secteurs pour contribuer à la construction démocratique du pays et à son développement intégral.

Manolo Garcia Garcia
Guatemala, juillet 2014
Services Juridiques et Sociaux – SERJUS.

(1) Charte internationale des droits de l’homme de l’ONU, Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, Pacte international relatif aux droits civils et politiques,
Article 1°
(2) NdT : Selon les croyances des Mayas, le nawal est l’énergie spécifique qui marque chaque être humain le jour de sa naissance; cette énergie provient du soleil et est transmise à travers la lune.

Traduction : Jean-Pierre Plumat

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