Guatemala, Belgique : un même champ de bataille

Diversificando siembra de produccion

Au Guatemala comme en Belgique, la paysannerie connaît des jours sombres. L’on pourrait croire que les paysans belges ne vivent pas les mêmes problématiques que les paysans guatémaltèques. Et pourtant… Focus sur une injustice qui unit malheureusement la paysannerie belge et celle du Guatemala.

Le champ guatémaltèque

De nombreux pays dits « du Sud », parmi lesquels le Guatemala, souffrent du paradoxe suivant: alors que la majorité de leur population vit de l’activité agricole, l’espace cultivable attribué à ceux et celles qui pourraient nourrir le pays diminue vertigineusement (1) . Ainsi, entre 2000 et 2010, 203 millions d’hectares ont été accaparés (2). Et depuis 2007, c’est 10 millions d’hectares qui sont accaparés chaque année dans le monde. Comble de ce paradoxe : ces pays se voient contraints d’importer des produits que leurs terres produisaient en suffisance… avant qu’elles ne soient captées par des grandes entreprises qui n’hésitent pas à faire travailler dans leurs exploitations les paysans qu’elles ont délogés. Outre les conséquences néfastes sur la paysannerie et la souveraineté alimentaire des populations, la balance commerciale de ces pays se voit également fortement impactée. En 2010, au Guatemala, « les importations en provenance de son principal partenaire commercial, les USA, représentaient 4,5 milliards de dollars tandis que les exportations vers les USA étaient de 3,2 millions. Ceci a causé un déficit d’1,3 milliard pour le pays (3)».

Au Guatemala, l’accaparement de terre n’est pas un fait nouveau. « Le siècle du café » fut le théâtre du développement fulgurant de cette pratique. Cette période correspond à l’insertion du Guatemala dans l’économie de marché mondial à travers l’exportation du café. Encouragées par le gouvernement de Justo Rufino Barrios, grand pourvoyeur du libéralisme, les exploitations de café fleurirent sur les terres guatémaltèques. Au milieu des années 1880, le café représentait alors 85% de la valeur des exportations du Guatemala (4). Cette nouvelle république caféière dépendait essentiellement « de l’expropriation de terres communales indiennes et de la mobilisation forcée de la main d’œuvre indienne (5) ». Ainsi, entre 1871 et 1883, c’est près de 370 000 hectares de « terres publiques » qui ont été vendues par le gouvernement Barrios à des planteurs de café. Cependant, « la plupart de ces terrains, situés dans les basses terres, telles que la fameuse Costa Cuca qui domine la plaine pacifique, étaient jusqu’alors exploités par des paysans mayas des hautes terres qui y pratiquaient une agriculture de subsistance (6)». Ceux-ci ont été contraints d’abandonner leurs terres… afin d’y travailler ensuite pour des salaires de misère et pour le compte des nouveaux propriétaires généralement étrangers ou issus des anciens conquistadores. « Barrios réinstaure également l’institution coloniale du mandamiento qui confère aux autorités politiques régionales le pouvoir de recruter par la force un certain nombre de personnes au sein de chaque communauté indienne des hautes terres pour les contraindre à travailler pour les nouveaux planteurs de café (7) ».

Au fil du temps, loin de diminuer, ce type de pratiques s’est plutôt amplifiée en raison des pressions de plus en plus importantes des règles du commerce international. Les investisseurs étrangers jetèrent leur dévolu sur les terres guatémaltèques non plus seulement pour le café, mais aussi pour les bananes, le cacao et aujourd’hui les agrocarburants et en tant que valeur-refuge pour la spéculation financière. Ainsi, en 1901, le gouvernement Cabrera signa avec la United Fruit Company une convention pour l’exploitation de la banane. En 1920, via leurs exploitations « les Etats-Unis contrôlaient 70% des importations et 80% des exportations du Guatemala (8)». Ce phénomène se voit aujourd’hui renforcé par les accords de libre échange avec les Etats-Unis (par exemple, le traité DR-CAFTA) ou l’Europe (les Accords de Partenariat Economique )(9) . Des accords qui placent le Guatemala dans une dépendance commerciale vis-à-vis de ses partenaires tant pour ses exportations que pour ses importations. En effet, afin d’éviter le déficit commercial, le pays doit exporter en grande quantité. D’où l’implantation d’importantes exploitations minières ou agricoles qui sont capables de remplir ce contrat, remplaçant les cultures de subsistance par des produits à destination de l’étranger (or, café, agrocarburant, canne à sucre, bananes…). A titre d’exemple, la production d’huile de palme a quadruplé au cours de la dernière décennie et elle est contrôlée « par seulement huit familles riches qui se sont brutalement approprié les terres de communautés autochtones, comme les Q’eqchi (10)». C’est le cas du groupe français Tereos ou encore de la famille Widmann, l’un des principaux propriétaires terriens de la vallée du Polochic. N’ayant plus assez de ressources pour nourrir sa population, le Guatemala se voit donc contraint d’importer ce qu’il produisait auparavant. L’exemple du maïs est flagrant. Alors qu’il est l’aliment de base des Guatémaltèques en plus d’être une denrée sacrée pour les Mayas, il fait partie, avec le blé, des produits agricoles les plus importés par le Guatemala .(11)

Dans un pays où la majorité active de la population vit de l’agriculture, les conséquences économiques, sociales et sanitaires sont donc dramatiques. Dès lors que les cultures issues des grosses exploitations sont destinées à l’exportation, le peuple guatémaltèque ne peut en profiter. Reste l’emploi proposé par les multinationales. Mais les salaires sont tellement bas, qu’ils sont souvent inférieurs à la rémunération que touchaient les paysans lorsqu’ils cultivaient eux-mêmes leurs parcelles… Privés de leurs terres, les paysans guatémaltèques voient leur souveraineté alimentaire fortement menacée et ce, en toute impunité.

Belgique, l’autre champ

Des problèmes du Sud ? Et bien non ! Dans une moindre mesure, les paysans belges et européens subissent le même sort. Comme au Guatemala, on assiste en Europe à une concentration du foncier, à une pression urbaine sur les terres agricoles et à une spéculation foncière croissante. Trois facteurs qui rendent l’accès à la terre de plus en plus ardue pour les paysans.

Selon les statistiques du SPF Economie « le nombre d’exploitations agricoles ou horticoles baisse chaque année. Toutefois, la superficie totale de l’ensemble des exploitations recule beaucoup moins vite .(12) » Ce qui signifie, qu’ « en moyenne, les exploitations ne cessent donc de s’agrandir (13)». Ainsi, « en 30 ans, la superficie moyenne des exploitations a plus que doublé, tant en Flandre (de 8,4 ha en 1980 à 25,0 ha en 2013) qu’en Wallonie (de 20,8 ha à 55,6 ha)(14) ». Ce phénomène de concentration du foncier est une illustration de la logique productiviste du modèle agricole dominant, favorisé par les autorités belges et européennes. En effet, le modèle agro-industriel basé sur l’hypermécanisation et la culture intensive en vue d’une production importante dont la majorité est destinée à l’exportation nécessite de grands espaces et d’importantes infrastructures. Outre les effets dévastateurs sur l’environnement, ce modèle de production ne laisse aucune chance aux petites exploitations qui ne peuvent résister à la concurrence et doivent mettre la clé sous le paillasson. Une clé que les grandes exploitations n’hésitent pas à racheter pour agrandir leurs activités. La Politique Agricole Commune (PAC), même dans sa nouvelle version (à partir du 1er janvier 2015), renforce cette dualité puisque les montants alloués aux agriculteurs, à l’exception des primes à la vache allaitante, dépendent de la surface exploitée. Autrement dit, les petites exploitations reçoivent une infime part, voire aucune, du gâteau européen. L’écart se creuse donc un peu plus entre grands et petits.

Mais les effets de la logique néolibérale ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Les pressions infrastructurelles générées, par exemple, par l’implantation toujours plus importante de zoning industriels contribuent à réduire l’espace disponible pour la production alimentaire locale et accentuent le phénomène de spéculation sur le foncier. Ainsi, 130 hectares de terres agricoles sont convertis en terres à bâtir chaque année. Et au vu des pressions urbaines liées à l’augmentation de la densité de la population (15), la terre agricole se raréfie. Et la rareté a un prix. Depuis une quinzaine d’années, la valeur vénale à l’hectare n’a cessé d’augmenter (16) , attirant les investisseurs dont la spéculation renforça et intensifie toujours ce phénomène. C’est que la crise financière de 2008 encouragea les investisseurs à se rabattre sur les valeurs matérielles, telles que la terre, pour assouvir leur soif de plus-value. De sorte que, les terres agricoles belges sont devenues une valeur-refuge, délaissant leur fonction nourricière au profit d’activités spéculatives peu nourrissantes. Effectivement, les terres acquises dont l’objectif est spéculatif, ne sont en général pas cultivées mais conservées dans l’attente de leur appréciation par les cours du marché pour être revendues ensuite à un prix supérieur. Et sans surprise, aujourd’hui, la valeur d’investissement de la terre est parfaitement disproportionnée par rapport à sa valeur agricole. Cette spéculation a trois conséquences non négligeables : le risque de bulle et donc la chute de la valeur vénale des terres agricoles, la réduction des espaces agricoles disponibles et un obstacle financier insurmontable pour les paysans qui veulent s’agrandir ou s’installer dans la profession. Quand on sait « qu’aujourd’hui, près de 90% (17) des exploitants ont plus de 40 ans (18)», il est grand temps de faciliter l’accès à la profession aux jeunes, au risque de voir s’éteindre l’agriculture belge. Toutefois, le marché des terres agricoles reste relativement cadenassé puisque seulement 30% des terres agricoles belges peuvent potentiellement être mises en vente librement. Les 70% restants sont protégés par le bail de ferme (19) qui défend l’exploitant des éventuels souhaits du propriétaire.

Compte tenu de ces difficultés à acquérir des terres en Belgique, certains n’hésitent pas à se tourner vers d’autres pays européens où l’or brun est encore bon marché. La Roumanie est le cas le plus emblématique. D’autres repoussent les frontières bien plus loin. Le Mozambique, le Brésil, l’Inde… et le Guatemala…Sans compter le financement des banques belges d’entreprises responsables d’accaparement de terres (20). La boucle est bouclée.

La petite paysannerie du Nord et du Sud se retrouve donc face aux mêmes enjeux. Dès lors, « dans un tel contexte mondialisé, l’intérêt pour les organisations paysannes du Nord et du Sud, c’est de se parler, d’échanger entre elles, de permettre à leurs paysans d’apprendre les uns des autres, de mieux connaître la réalité de l’autre, de confronter les vécus et expériences et ce, quel que soit le secteur (21)». Lutter contre le modèle agro-productiviste générateur d’injustices et grande menace pour notre souveraineté alimentaire passe donc tant par l’union de la paysannerie que le soutien de celle-ci à travers les quatre coins du globe.

Violaine Wathelet

(1) GRAIN, « Qui est derrière l’accaparement de terres », Octobre 2012, p.1-34.

(2) RAVIGNAN Antoine de, « Main basse sur les terres du Sud », in Alternatives Economiques, n°390, janvier 2012.

(3) OZAETA Juan Pablo, « Accords de libre commerce et entreprises agro-alimentaires au Guatemala », in Commerce International. Quels enjeux pour l’agriculture paysanne ?,Carmelina CARRACILLO et François DELVAUX (sous la direction de), Entraide et Fraternité, mars 2012, p.40.

(4) DAVIS Shelton, « Mouvement maya et culture nationale au Guatemala », in Journal de la Société des Américanistes, Société des Américanistes, tome 90, n°2, 2004, p.4.

(5) Ibid.

(6) Ibid., p.4-5.

(7) Ibid., p.6

(8) BARTH Maurice (éd.), « L’enfer guatémaltèque, 1960-1996: le rapport de la Commission ²Reconstitution pour la mémoire historique² », Paris, CCFD-Khartala, 2000, p.247.

(9) Voir à ce sujet Carmelina CARRACILLO et François DELVAUX (sous la direction de), Commerce International. Quels enjeux pour l’agriculture paysanne ?,Entraide et Fraternité, mars 2012.

(10) GRAIN, « Les nouvelles frontières du palmier à huile » in http://www.grain.org/article/entries/5011-les-nouvelles-frontieres-du-palmier-a-huile, 22 septembre 2014.

(11) FAO http://faostat.fao.org/desktopdefault.aspx?pageid=342&lang=fr&country=89

(12) Direction Général Satistique – StatisticsBelgium, « Les chiffres clés de l’agriculture 2014. L’agriculture en Belgique en chiffres ». p.8.

(13) Ibid.

(14) Ibid.

(15) « 208 hab/km2 en 2010 » pour la région wallone, « 462 hab/km2 » pour la région flamande et « 6 751 hab/km2 » pour Bruxelles. TERRONES F. et al.,Gaviraa, P. Burnyb et P. Lebaillya, « Caractéristiques du capital foncier des exploitations agricoles dans le Sud de la Belgique », in Le Foncier Agricole. Usages, tensions et régulations, Actes de colloque SFER (Lyon, 11 et 12 juin 2014), p.4.

(16) En raison du respect de la vie privée, le prix moyen des terres agricoles n’est plus publié en Belgique depuis 2007. « Mais d’après les dernières données disponibles à la Direction générale Statistique et Information économique (DGSIE), ce dernier a plus que doublé au cours des dix dernières années pour atteindre 27.190 € par hectare en 2006. », TERRONES F. et al.,Gaviraa, P. Burnyb et P. Lebaillya, op cit., p.2.

(17) Dans ces 90%, 30,2% ont plus de 60 ans, 30,4% entre 50-60 et 28,4% entre 40-50 »

(18) BOIKETE Philippe, « Etat de la question. L’agriculture belge, bilan et perspective » in IEV, décembre 2012,p.10.

(19) Beaucoup d’agriculteurs louent les terres qu’ils cultivent. Le bail de ferme est donc un bail particulier à la profession agricole qui ne prend pas fin de lui-même et dont les conditions d’interruption sont très limités. L’agriculteur ne voit pas ainsi son activité interrompue du jour au lendemain parce que le propriétaire veut vendre. De plus, les loyers sont plafonnés et revus tous les trois ans par les commissions provinciales de fermage.

(20) Voir à ce sujet le rapport du CNCD, d’OXFAM, SOS Faim, FAIRFIN et le Réseau financement alternatif : « Les banques en Belgique financent l’accaparement de terres. Quelle régulation du secteur ? ». http://www.cncd.be/La-complicite-des-banques-belges-4300

(21) STREEL Marianne et HAYEZ Yvan, « Agriculteurs familiaux: plus forts ensemble », in Pour que la terre tourne plus juste, Entraide et Fraternité, février 2014, p.3.

 

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