Comment l’éducation populaire donne un nouveau visage à la femme congolaise

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Dans le Sud Kivu, à l’Est du Congo, l’APEF (Association pour la Promotion de l’Entreprenariat Féminin) se bat aux côtés des femmes afin qu’elles puissent développer des moyens de subsistance et défendre leurs droits. Son fil conducteur et outil de prédilection avec ce public très défavorisé : l’éducation populaire. Notre  responsable du projet, Cecilia Díaz, a recueilli les témoignages de Nunu Salufa, coordinatrice et animatrice, et Anny Ilunga Mujinga, chargée des animations au sein de l’association. Des propos éclairants sur les méthodes concrètes utilisées par l’éducation populaire et les fruits qu’elle peut apporter.

Cecilia Díaz, Frères des Hommes (C.D) : Comment concevez-vous votre travail d’éducation populaire avec les femmes congolaises?

Anny Ilunga Mujinga (A.I.M) : En fait, notre objectif est que les femmes conscientisent les problèmes vécus et qu’à travers la sensibilisation, elles parviennent à changer, que les mentalités, les comportements puissent se transformer.

Nunu Salufa (N.S.) : Par ce changement des mentalités, nous voulons parvenir à une société équitable où hommes et femmes trouvent leur place sans qu’aucune partie ne soit lésée. Il faut dire que le contexte général est difficile, c’est celui d’une dégradation économique qui perdure depuis plus de 35 ans en raison de la mauvaise gestion du pays. Au règne de Mobutu ont succédé des conflits dans la région des Grands Lacs, des guerres à répétition…. Cette situation a entraîné une débâcle socio-économique qui a contraint la femme à trouver elle-même des moyens de subsistance pour la famille. L’APEF en accompagne ainsi 1800 rassemblées dans plus de 80 petites associations à l’heure actuelle à travers, entre autres, l’octroi de micro-crédits leur permettant de mettre sur pied des commerces, faire de l’élevage de poulets, de la savonnerie, etc…. Et aujourd’hui, ce sont elles qui pallient en grande partie aux besoins familiaux ou qui assument le paiement des frais scolaires des enfants, les soins de santé, les dépenses ménagères, la nourriture, etc…

C.D : Quelle est votre approche ?

N.S : Nous avons une approche participative, c’est-à-dire que quand nous rencontrons une communauté, nous cherchons d’abord à la connaître par le biais d’interviews. Ensuite, nous allons vers elle afin de nous imprégner des problèmes qu’elle vit. Ensemble, nous essayons de tracer des lignes directrices qui peuvent aider la femme à sortir de ses problèmes. En fait, nous nous intéressons plus spécifiquement à la femme car nous savons qu’à travers elle, c’est toute la communauté qui va bénéficier de l’information. La méthode participative est très exigeante pour les animateurs, mais c’est à notre sens la meilleure car elle permet que la personne se découvre et ensemble, nous pouvons essayer de trouver des solutions.

C. D : Concrètement, comment procédez-vous pour transmettre l’information, pour inciter les femmes à participer?

N.S : Parfois, j’utilise des saynètes. A travers le théâtre et la mise en scène, la femme écoute, s’identifie aux personnages et tire des leçons de son vécu. Le message passe aisément. C’est une des meilleures façons de communiquer, surtout avec ces femmes qui sont pour la plupart accablées par les problèmes. Cette méthode permet de mieux capter leur attention et de faire passer des idées. Nous mettons donc en scène une histoire où l’on parle, par exemple, de la façon de bien gérer le micro-crédit, on aborde la question des « magouilles » aussi…

A.I.M. : Nous avons découvert que cette méthode favorise une meilleure compréhension chez la femme. C’est vrai, son esprit est souvent encombré de beaucoup de problèmes et elle ne peut pas tout mémoriser. Par le théâtre, elle apprend plus facilement. Les scènes lui rappellent parfois quelque chose qu’elle a vécu ou entendu.

N.S : En plus des saynètes, nous organisons aussi des carrefours à travers lesquels les femmes peuvent se découvrir également. Par exemple, je prépare un questionnaire sur l’approvisionnement ou les produits à commercialiser. Les femmes travaillent alors en groupes et exposent ensuite le résultat de leurs échanges à la salle. Au moment de la mise en commun à laquelle tout le monde participe, j’essaie de faire des commentaires, des ajouts par rapport aux travaux réalisés par les femmes. C’est un espace de discussion où elles peuvent encore poser des questions. Voilà des méthodes qui font que les femmes mémorisent rapidement la matière.

A.I.M. : Les carrefours s’inscrivent également dans l’approche participative dans la mesure où l’on donne l’occasion à la femme de libérer son expression. Dans le carrefour, chacune est obligée de parler, d’apporter sa contribution au travail qui lui a été proposé en parlant de ce qu’elle connaît, de son expérience. Il y a des femmes qui n’ont pas le courage de témoigner en public, mais à travers ces petits travaux, les femmes parviennent à s’exprimer sans honte et clairement.

C.D. : Vous demandez également à la femme qu’elle restitue la formation qu’elle a suivie auprès des autres membres de l’association…

A.I.M. : Effectivement, nous organisons ce que nous appelons une restitution guidée. La formation est donnée à un petit nombre de femmes et nous nous efforçons ensuite de les accompagner dans un exercice de restitution auprès du groupe élargi qui n’a pas eu la chance de participer au cours. C’est une façon de faire parvenir le message à tout le monde. Notre rôle est alors d’aider la femme qui a été à la formation en la complétant dans ce qu’elle n’a pas été capable de reformuler. La formation ne se limite donc pas à un groupe de personnes, mais ainsi fait tache d’huile et cela donne de bons résultats.

N.S. : Un engagement est en fait pris par ces femmes qui participent à la formation pour qu’elles en restituent le contenu auprès de leur groupe. C’est une des obligations que nous leur demandons de prendre. Elles ne peuvent faire cette restitution seules car parfois les matières sont ardues. Il faut qu’elles soient aidées et accompagnées lors de la transmission du message. Nous avons donc pour obligation à notre tour d’aider cette femme à transmettre la formation aux autres. C’est la raison pour laquelle nous parlons de restitution guidée dans la mesure où la femme doit être guidée par la formatrice qui a participé à la formation. C’est une bonne méthode car nous ne pouvons pas convoquer aux formations les 1800 femmes qu’APEF encadre.

C.D. : Quels sont les besoins auxquels vous tentez de répondre par cette méthode ?

A.I.M. : Les besoins sont vraiment énormes. Les femmes demandent à être soutenues dans leurs multiples difficultés, elles veulent faire entendre leur voix et nous les conscientisons donc afin qu’elles puissent être représentées au travers des postes de décisions.

N.S. : Les femmes éprouvent le besoin d’harmonie dans les familles en terme de genre et il y a des milieux où cette harmonie n’existe pas. La masse de travail est considérable sur ce plan et nous pensons que l’APEF seule n’est pas en mesure de couvrir tous ces besoins. Parmi ceux-ci, nous remarquons que les femmes n’arrivent parfois pas à comprendre qu’elles sont exposées à beaucoup de maladies. Nous faisons donc de la sensibilisation sur cette question. N’osant se refuser à leur mari, certaines tombent enceintes et accouchent même parfois deux fois par an, ce qui est vraiment anormal lorsque l’on est dans un processus de survie. En effet, où trouvera-t-elle les revenus pour nourrir ses enfants ? Certains souffrent par conséquent de malnutrition. Un appui en terme de santé reproductive de la femme est indispensable dans la région. Nous tentons bien de contacter des organisations dans le secteur, mais elles sont peu nombreuses et ne parviennent pas toujours à répondre aux besoins d’animations.

C.D. : Quelles sont les difficultés majeures que vous rencontrez ?

N.S. : Les femmes ont parfois des difficultés à dégager du temps pour participer aux formations. En effet, leurs besoins nécessitent qu’elles s’occupent de leurs activités quotidiennes, de l’approvisionnement de leur famille, etc. La femme est en quête de survie, ne l’oublions pas. Par ailleurs, les outils de communication font défaut. Si nous voulons transmettre une information à une femme qui se trouve très loin de Bukavu, nous n’y parvenons pas toujours car il n’y a ni courrier électronique, ni radio… Les femmes des campagnes sont donc particulièrement isolées. Les intervenants dans la région sont également peu nombreux ou parfois, n’ont pas les moyens de travailler avec les populations. Ce manque de moyens limite également le suivi qui devrait être apporté à certaines actions. Nous nous trouvons également face à cette problématique lorsqu’une femme veut avoir un crédit important car l’APEF n’est pas toujours en mesure de le lui accorder. Comme les femmes sont nombreuses, nous cherchons à satisfaire au moins une partie des demandes, mais les autres restent en attente et parfois se découragent.

C.D. : Mais il y a aussi les réussites, bien entendu…

DSC00196A.I.M. : Sans aucun doute. Ainsi, nous remarquons maintenant que les femmes sont davantage à l’avant-plan. Certaines gèrent même des petites unités de production. La méthode participative que nous utilisons a aussi encouragé beaucoup d’hommes à s’impliquer dans les activités de leurs épouses. Certains sont même disposés à faire de la sensibilisation sur la problématique du genre, que ce soit à travers des émissions de radio ou encore lors de rencontres avec d’autres hommes. Notre travail a également incité des femmes à insister pour régulariser leur mariage et ainsi faire valoir leurs droits au sein de la famille. Petit à petit, nous constatons que plus d’hommes et de femmes travaillent ensemble, que les barrières tombent. L’homme commence à découvrir que la femme est un partenaire incontournable et qu’ils doivent collaborer.

N.S: Le rapprochement hommes/femmes se voit également par le fait que nous avons commencé à octroyer des crédits aux ménages (et donc plus seulement à la femme). Nous savons que cela renforce le pouvoir de la femme au sein de la famille car si l’homme a obtenu ce crédit, il sait que c’est grâce à elle. Alors qu’au départ, le mari empêchait parfois son épouse de sortir, il l’encourage maintenant de plus en plus souvent à poursuivre son activité car il a compris les bénéfices que pouvait en tirer la famille. C’est ainsi que l’image de la femme évolue peu à peu… Et puis, la femme est maintenant persuadée qu’elle doit aussi se préoccuper de son avenir et notamment de sa pension. Elle apprend à gérer son argent en conséquence, en économisant pour ses vieux jours au lieu de compter sur ses enfants. C’est donc également son autonomie future qu’elle prépare de la sorte. Enfin, au terme de 12 années d’expérience sur le terrain, l’APEF commence à constater que certaines femmes sortent peu à peu de l’économie informelle pour passer dans l’économie formelle. C’est également une belle réussite. Notre apport est également reconnu au sein du CRONG (Conseil Régional des Organisations Non Gouvernementales) car l’APEF a permis l’émergence des activités de la femme dans la région. Concrètement, cela a contribué à améliorer la scolarisation des enfants et l’accès à l’université pour les jeunes. Sur la scène politique, les choses changent également. Prenons simplement l’exemple de Zita Kavungirwa, ancienne coordinatrice de l’APEF. Elle est maintenant devenue maire de Bukavu. Ceci traduit que la femme a aujourd’hui davantage de pouvoir, qu’elle est mieux reconnue, davantage en mesure de se défendre.

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