Du Guatemala à la Belgique

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« La ferme de Thomas Lauwers ? Une ferme bio, n’est-ce pas ? Vous prenez la première à gauche et puis, vous y êtes ». Nous pensions nous être égarés sur les petites routes sinueuses des campagnes ardennaises dans la région de Chevron, mais nous ne sommes donc plus bien loin de notre destination. Dans la voiture, nous emmenons Gustavo Yaxón, membre de la coordination nationale du Comité d’unité paysanne, le CUC, un mouvement paysan guatémaltèque qui a vu émerger la célèbre Rigoberta Menchú, Prix Nobel de la Paix. C’est le premier séjour de Gustavo sur le sol européen et il semble s’acclimater avec bonheur à notre petit pays, curieux de découvrir la réalité du monde paysan belge dans le cadre de cet échange accompagné par Frères des Hommes.

Biodiversité et autonomie alimentaire

A notre arrivée, un superbe paysage s’offre à nos yeux, caressé par les rayons d’un soleil tant attendu en ce mois de juillet tristement pluvieux. Thomas nous accueille, sourire aux lèvres en nous informant que les jeunes sont partis récolter des plantes sauvages sur la petite colline en face. Ils ne tarderont pas. Ces cueilleurs improvisés sont en réalité en formation auprès de la ferme de Thomas à raison de 2 jours par semaine de mars à octobre. Ils y suivent des cours relatifs à l’autonomie alimentaire, un des modules proposé par l’Ecole Paysanne Indépendante (EPI) créée par le Mouvement d’Action Paysanne (MAP). Frères des Hommes, via son secteur de l’éducation au développement, intervient dans cette formation en y apportant le point de vue des paysans du Sud, afin d’élargir et d’enrichir la palette de connaissances des apprenants et, à long terme, de créer des liens de solidarité entre le Nord et le Sud. Aujourd’hui, c’est Gustavo qui viendra leur parler de la réalité des paysans guatémaltèques.

En attendant le retour du groupe, Thomas nous fait découvrir son magnifique potager foisonnant de légumes et plantes divers, autonomie alimentaire oblige. « Notre but, explique-t-il, est d’assurer l’autosuffisance du groupe pour un an. Le surplus de nos récoltes est destiné à la transformation et nous permet ainsi de nous alimenter durant les 5 mois de la saison hivernale ». Outre les cultures, la ferme de Thomas développe également l’élevage de chevaux (les déjections animales sont intégrées dans le compost pour fertiliser la terre), l’élaboration de produits laitiers et la fabrication de pain au levain. A cela s’ajoutent parfois d’autres activités qui sont proposées aux jeunes comme la vannerie, l’apiculture ou encore la fenaison.

Parmi les choux, salades et autres légumes poussent des fleurs dont des tournesols. « Les fleurs, c’est une façon d’accroître la biodiversité, explique Thomas. En plus de l’aspect esthétique, cela permet d’attirer les bons insectes pour nos cultures ». Cet aspect intéresse particulièrement Gustavo qui identifie aisément certaines plantes parmi lesquelles la fleur de tabac. « C’est pour attirer les insectes pollinisateurs », renchérit Thomas. Gustavo explique qu’au Guatemala, cette fleur est utilisée sous forme d’infusion afin de nettoyer l’organisme ou encore lors de cérémonies mayas. Tous deux étendent alors spontanément la discussion à l’utilisation des plantes médicinales, ponctuant l’échange de nombreux exemples. « Le jus de betterave rouge est un excellent anti-cancer », explique Thomas. « Chez nous, nous disons qu’il est bon pour les poumons », rétorque Gustavo. Ils clôturent le chapitre en convenant de la richesse des échanges internationaux qu’ils ont déjà pu apprécier dans le cadre d’expériences similaires avec le Mouvement des Sans Terre brésilien ou encore la Via Campesina (1).

Des interlocuteurs différents et semblables à la fois

Les apports d’un tel échange dérivent d’un juste dosage de similitudes et divergences entre les interlocuteurs. Thomas et Gustavo partagent indéniablement la même vision de l’agriculture. Ainsi, lorsque notre partenaire guatémaltèque manifeste son opposition à la production agro-industrielle malheureusement encouragée par son gouvernement, Thomas opine du bonnet et ajoute que lui-même rêve de vivre dans un pays où il n’y aurait pas de subvention pour les cultures non durables car cela fausse le marché.

Le parcours de Thomas est celui d’un jeune fermier qui a résolument décidé de sortir des sentiers battus de l’agriculture intensive. Il a repris l’exploitation il y a 15 ans. Durant les 10 premières années, il s’est efforcé en vain d’atteindre la rentabilité. Il écoulait alors sa production de fruits, légumes et fromages bio sur les marchés. « Impossible d’en vivre ! J’ai calculé à l’époque que je gagnais 5 Euros de l’heure ! », s’écrie-t-il. Il s’est alors interrogé sur l’opportunité d’agrandir la ferme, mais il ne voulait pas verser dans la spécialisation. Après un détour par la gestion d’une autre exploitation en coopérative, il est revenu à sa ferme initiale pour en développer le potentiel pédagogique : « La formation que nous donnons est reconnue par le ministère de l’Agriculture et je peux maintenant en vivre. Cette formation à l’autonomie alimentaire attire les jeunes qui veulent développer la capacité de se nourrir par eux-mêmes et nous l’étendons également à l’autonomie médicinale ».

En 15 ans, les temps ont bien changé pour Thomas : le tracteur et le motoculteur des débuts ont été définitivement rangés dans le hangar lorsqu’il s’est lancé sur la voie de la décroissance, ce qui l’a amené notamment à développer de nouveaux outils pour les cultures, parfois en étroite collaboration avec des spécialistes qui ont apporté leurs connaissances paramédicales dans le travail de conception. Il nous montre fièrement quelques trouvailles ingénieuses qui permettent de travailler la terre sans devoir se pencher et permettant d’éviter les maux de dos. Certes, il utilise parfois des machines. Elles datent de 25 ans, mais elles conviennent encore parfaitement pour les travaux des champs. Ou alors, on échange des équipements entre amis. « En 60 ans, la mécanisation a eu pour effet que les agriculteurs ont multiplié leur surface par 5, explique Thomas. Résultat : là où il y avait 20 fermes auparavant, il en reste 2 ! En l’espace de 60 ans, 80% des petites exploitations ont disparu en Belgique et les fermiers se sont hyper industrialisés tout en se spécialisant dans 1, 2 ou 3 produits. Dans notre région, c’est surtout le lait et la viande », termine-t-il.

Gustavo, on l’imagine, a un tout autre itinéraire. Né dans un pays où les conflits fonciers sont légion et où beaucoup de petits paysans n’ont pas accès à la terre, il a grandi dans un contexte de luttes sociales et de violence. Fils d’un membre actif du CUC, il a été impliqué dans la militance dès son plus jeune âge. « Je me souviens que mon père m’emmenait aux réunions du CUC alors que je n’avais qu’une petite dizaine d’années. Nous rentrions tard dans la nuit et devions encore parcourir 3 heures de route à pied à travers la campagne pour regagner la maison », explique Gustavo. C’est sans doute ce parcours inhabituel et précoce qui lui a conféré cette étonnante maturité alors qu’il n’a que 23 ans. Gustavo est un convaincu et est intarissable sur les valeurs que son mouvement défend : accès à la terre pour tous, respect du salaire minimal, protection de l’identité et des droits des peuples indigènes. Appartenant lui-même à l’ethnie Kaqchikel (l’un des plus grands groupes mayas au Guatemala), il s’attarde sur la cosmovision maya qui préconise le respect de la Terre Mère, un sujet auquel le CUC sensibilise beaucoup les petits paysans. Dans cette optique, l’agriculture biologique a évidemment toute sa place. C’est sans aucun doute l’un des aspects sur lequel les deux partenaires se rejoignent.

Madre Tierra

Le temps de terminer la visite du potager, de parcourir la serre (où Thomas cultive, au fil des saisons, tomates, concombres, melons, framboises, etc), de jeter un coup d’œil au compost, les jeunes rentrent par petits groupes de leur cueillette, chargés de paniers en osier remplis de fruits et plantes sauvages. C’est Isabelle, la compagne de Thomas qui les a guidés dans leur récolte : elle connaît bien tout cela pour avoir suivi un cours d’herboristerie et avoir entrepris 6 mois durant un stage auprès d’un herboriste.

 Après un repas composé à partir de légumes du potager, les jeunes se rassemblent autour de Gustavo afin de l’écouter sur le thème de la cosmovision. « La terre est notre mère, commence Gustavo. Elle nous donne la vie. Nous lui appartenons et par conséquent, nous devons lui accorder tous nos soins. Or, la vision capitaliste en a fait une marchandise et les hommes ne la respectent plus ». Le silence qui plane au fil de son exposé en dit long sur l’intérêt de l’auditoire. A partir de là, il évoque l’importance de l’agriculture bio pour le CUC, le calendrier maya et les pratiques agricoles qui y sont liées, les cérémonies traditionnelles que les indigènes organisent avant de travailler la terre.

Etant donné le public auquel il s’adresse, il s’attarde ensuite sur l’importance de la formation des jeunes indigènes au Guatemala afin qu’ils récupèrent leur culture traditionnelle et explique combien ce travail du CUC est essentiel dans le cadre de la lutte contre l’exode rural. Il aborde également le thème du droit à la terre tel qu’il est défendu par son mouvement et les mobilisations organisées en ce sens.

 Manifestement, la cosmovision a séduit l’auditoire et diverses questions fusent autour de cette thématique. En quoi consistent les cérémonies ? Quelle est la place de l’animal dans cette philosophie ? Gustavo apporte quelques éclaircissements complémentaires. Mais petit à petit, la nuit tombe, il se fait tard et il est temps de penser à reprendre la route vers Bruxelles. Après l’échange de remerciements, notre petit groupe regagne donc la voiture.

 Ainsi se termine la première visite du séjour de Gustavo Yaxón en Belgique qui aura encore de nombreuses activités au programme pour la semaine à venir : une participation à la petite foire de Libramont, la rencontre d’autres associations en Belgique et au Luxembourg et la découverte de diverses alternatives agricoles dans notre pays.

(1) Le MAP et le CUC sont d’ailleurs tous deux membres de la Via Campesina. La Via Campesina est un mouvement paysan international qui a vu le jour en 1993 et qui coordonne des organisations de petits paysans, travailleurs agricoles, femmes rurales et communautés indigènes d’Asie, du continent américain, d’Europe et d’Afrique.

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