Des pesticides au menu des Belges

 

Où en est-on sur le plan des pesticides en Belgique et en Europe ? Afin d’obtenir quelques éclaircissements sur cette question, nous nous sommes tournés vers Inter-Environnement Wallonie qui, depuis plus de 30 ans, se bat pour la défense de l’environnement et œuvre pour un développement durable tant à l’échelle locale, régionale, fédérale qu’européenne. Nous y avons rencontré Valérie Xhonneux, chargée de mission politique des produits, substances chimiques et pesticides auprès de cette fédération qui regroupe 150 membres.

 

Frères des Hommes (FdH) : Qu’en est-il de la contamination des fruits et légumes par les pesticides en Belgique ?

Valérie Xhonneux (VX) : L’Europe définit par pesticide les limites maximales de résidus (LMR). On remarque d’année en année que certaines substances sont plus souvent détectées ou présentent plus souvent des dépassements. Ce qui est systématiquement observé, c’est qu’à peu près 50% des fruits et légumes testés sont contaminés par les pesticides. Le nombre de dépassements varie d’année en année et il change en fonction du pays. Ces 2 dernières années, on avait un peu moins de 5% de dépassements en Europe.

Jusqu’à 2008, les normes n’étaient pas harmonisées entre Etats membres. Certains étaient plus stricts et d’autres plus permissifs. La Commission européenne a voulu harmoniser tout cela, l’engagement étant de veiller à atteindre le niveau protection le plus élevé pour tous les consommateurs. Qu’a fait la Commission européenne ? Elle s’est basée sur les normes les plus permissives dans les Etats membres ! Elle a donc procédé à un nivellement par le bas. Par conséquent, on a remarqué une diminution du nombre de dépassements…puisque la norme était moins stricte !

Il y a plusieurs substances actives pour lesquelles la Commission est déjà en train de revoir ces LMR car elle s’est bien rendu compte que ça ne garantissait pas la protection de la santé des consommateurs. Le bémol, c’est que ces normes sont fixées substance par substance et on n’évalue pas pour le moment les modes d’expositions multiples, à savoir les interactions qui peuvent avoir lieu dans notre organisme entre les différents produits se trouvant sur un même fruit ou celles que l’on absorbe en mangeant divers fruits. On peut donc dire que les normes définies par la Commission sont plus que probablement sous-estimées par rapport aux risques. En outre, on ne prend pas suffisamment en compte la vulnérabilité spécifique des enfants et les effets à long terme. On sent fort l’influence des lobbies au niveau européen sur cette question. C’est typiquement une affaire de multinationales.

On sait quels sont les pesticides les plus fréquemment détectés et parmi les 10 pesticides les plus rencontrés, 5 d’entre eux sont cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction. On considère que comme c’est en-dessous de la dose autorisée, tout va bien, mais on devrait quand même tirer la sonnette d’alarme au vu de la situation que je viens d’évoquer.

 

FdH : Laver et peler fruits et légumes met-il les consommateurs à l’abri des dangers des pesticides ?

VX : C’est toujours bien de laver les fruits, mais cela ne permet pas d’éliminer tous les pesticides car certains sont systémiques, c’est-à-dire qu’on les retrouve dans le fruit lui-même. Certains recommandent l’épluchage pour éliminer les pesticides se trouvant sur et en-dessous de la pelure, mais cela entraîne une perte de vitamines. C’est pourquoi, de manière générale, il faut privilégier les produits locaux et de saison. Acheter des variétés anciennes peut également être une bonne démarche car elles sont plus résistantes à certaines maladies. C’est la pression du marché de la consommation et de l’industrialisation qui a amené à les retirer du marché, mais cela revient. Il y a donc trois critères : privilégier tous les produits issus de l’agriculture bio, idéalement de saison et la production locale. Attention, le fait que les fruits et légumes soient bio ne garantit pas qu’ils soient vierges de toute contamination, parce que l’environnement est contaminé de manière générale ; mais, ils sont beaucoup moins contaminés que ceux issus de l’agriculture intensive. Autre avantage, la production sans pesticides permet de limiter la contamination de l’environnement, de réduire l’exposition des agriculteurs qui, quant à eux, subissent de manière importante les effets des pesticides car ils sont exposés tout au long de leur vie à des quantités beaucoup plus importantes que les consommateurs.

 

FdH : Observe-t-on souvent la présence de pesticides dans la production bio ?

VX : C’est très limité, il y a environ 2 % de fruits et légumes sur lesquels on a détecté des pesticides et, la quantité était vraiment au seuil de détection, ils sont très peu contaminés.

 

FdH : Combien de pesticides sont-ils enregistrés en Belgique ?

VX : Au niveau belge, il y a un peu plus de 300 substances actives et environ 350 au niveau européen. Ici, il convient de faire une distinction importante : on utilise le terme générique « pesticides » pour les produits phytos et les biocides, mais il existe des différences en termes de réglementation et d’utilisation entre les deux. Au niveau européen, il y avait une certaine aberration. Avant la révision des deux législations, on avait 50% des substances actives utilisées dans les biocides qui étaient déjà interdites comme produits phytos car ayant des impacts sanitaires et environnementaux trop importants, mais elles étaient toujours utilisées comme biocides. Il y avait donc un manque de coordination au niveau de la législation. La législation sur les pesticides a été révisée ; celle sur les biocides est en fin de révision et on espère donc qu’ils ont procédé à une harmonisation.

 

FdH : Qu’en est-il du PAN (Plan d’action national) prévu pour fin 2012 et du PRPB (Programme de réduction des pesticides) ?

VX : La Belgique est un Etat membre un peu particulier car déjà avant 2005, il y avait des discussions sur un plan de réduction des pesticides et des biocides. Il s’agissait du PRPB. Et l’idée avec ce plan, c’était d’agir au niveau national. Toutefois, seul le fédéral avait une volonté suffisante pour avancer : les régions ne se sont pas impliquées sur les questions qui étaient pourtant de leurs compétences. Ce PRPB est un plan qui comprend des mesures qui ont été reprises dans le Plan d’action national que demande l’Union européenne. Les mesures principales sont les suivantes : formation des utilisateurs, scission des agréations1, campagnes d’infos et de sensibilisation. Le PAN reprend ces mesures-là. Le fédéral est donc déjà bien avancé. Actuellement, les différents niveaux de pouvoir sont occupés à transposer la directive, c’est-à-dire à vérifier s’il existe le fondement légal dans les textes pour leur permettre d’imposer certaines mesures. En 2012, on définira les objectifs en tant que tels et là, la lutte intégrée, par exemple, est vraiment un enjeu important. Il faut en effet parvenir à réduire globalement la fréquence d’utilisation des pesticides, avoir des zones tampons pour protéger les eaux. Il y a toute une série d‘éléments qui devront être intégrés dans le plan d’action. L’enjeu sera de voir si des mesures ambitieuses pourront être réellement adoptées.

En 2012, on discutera également de l’accès aux pesticides dans les magasins. Il y a une scission des agréations et les particuliers n’auront plus accès à tout et n’importe quoi. L’Europe impose qu’il y ait une personne formée en magasin ainsi que la présence d’informations. C’est mieux, mais de notre point de vue, il faudrait qu’il y ait un passage obligé par le vendeur pour avoir accès aux produits parce que si la personne peut continuer à se servir dans les rayons sans s’adresser à la personne de référence, l’information ne passera pas au consommateur. Ce dernier n’obtiendra donc pas nécessairement l’information relative à l’utilisation du produit, à ses alternatives….Nous demandons depuis des années qu’il y ait une mise sous armoire de ces produits, mais cela signifie une restriction de mise sur le marché et légalement, c’est impossible. A défaut, il faudrait qu’il y ait un comptoir, par exemple, et que l’on doive passer par un vendeur formé pour avoir accès à ces produits. Ce serait une des mesures complémentaires qui nous sembleraient indispensables pour mieux gérer cette problématique par rapport aux particuliers. D’autant plus que ceux-ci peuvent avoir recours à d’autres méthodes pour jardiner : les pesticides ne sont pas indispensables ! Mais ces revendications ne passent pas et au niveau des lobbies, on voit bien que les représentants du monde agricole, des entreprises et des distributeurs ne veulent pas de ces mesures-là et ils le font bien entendre. Ils sont très présents pour faire passer ce message et c’est une des difficultés du dossier. Il y a beaucoup d’enjeux économiques et des pressions sont exercées pour éviter que les mesures ne soient trop contraignantes.

 

FdH : Avez-vous un espoir face à des lobbies très puissants ?

VX : Ce qui est bien, c’est que l’Europe impose des choses et je pense qu’il y a une demande émanant des citoyens. Il y a beaucoup d’ inquiétude. Cela peut permettre de faire bouger les choses. Nous verrons s’il existera une volonté politique au sein du nouveau gouvernement pour avancer.

 

FdH : Qu’en est-il des contrôles ?

VX : C’est l’AFSCA2 qui fait une partie des contrôles pour tout ce qui est relatif au respect des limites maximales de résidus (LMR). Il existe toutefois un problème : une partie des mesures telles qu’elles sont définies ne sont malheureusement pas vérifiables. Par exemple, un agriculteur n’est pas autorisé à passer au-dessus d’un cours d’eau avec son applicateur de pesticides. Si certains le font, on ne peut le voir que s’il y a un herbicide qui tue toute la végétation de part et d’autre. Mais si c’est un fongicide ou un insecticide, ce n’aura pas d’effet sur la végétation et on ne pourra s’en rendre compte. Et ça, c’est un problème !

 

FdH : Et je présume que c’est l’EFSA3 qui procède aux contrôles au niveau européen ?

VX : Oui. Mais pour le moment, l’EFSA est beaucoup mis en cause sur le plan de son indépendance par rapport aux substances chimiques en général et aux pesticides en particulier. Un des problèmes, c’est que dans le comité qui évalue les substances chimiques sont présents des gens impliqués dans le secteur pharmaceutique, voire celui des pesticides. Il y a vraiment des conflits d’intérêts au niveau des groupes de travail de l’EFSA. Et par conséquent, ses décisions sont parfois biaisées. Un des dossiers où ça a été évident, c’est celui du bisphénol A. Ce n’est pas un pesticide, mais l’agence européenne considère qu’il n’y a pas de problème, tout en refusant de reconnaître diverses études scientifiques valables qui ont été réalisées et alors que l’agence sanitaire française, quant à elle, a fini par reconnaître qu’il y avait un problème ! Au niveau des pesticides, il y a eu des discussions en 2011 sur les limites par substance active (LMR) : l’EFSA envisageait en effet de reprendre une norme harmonisée qui serait la même pour tous les pesticides…sans tenir compte de la toxicité spécifique à chaque substance, de la vulnérabilité de certains publics ! L’abrégé de cette norme, ce serait TTC, toxic threshold concentration4. Mais on sait que c’est un principe qui vient du secteur industriel. Quand on a vu cela, on s’est dit que c’était aberrant et affolant !

Sur ces questions d’indépendance, le Parlement européen pousse vraiment très fort pour que les choses changent. Il y a plusieurs députés européens qui se sont penchés sur la question, dont Michèle Rivasi en France. Elle a organisé une séance de travail. Y ont participé des ONG, des représentants de l’industrie,… Mais l’EFSA n’a répondu à aucune des questions qui lui était posée sur son indépendance. Il y a des choses qui bougent, des ONG qui se mobilisent sur ces questions, mais si on veut faire changer les choses concrètement, ce n’est pas gagné ! Cela signifie aussi qu’il faut dégager des moyens pour financer des scientifiques indépendants. Pour beaucoup de dossiers, la différence d’attitude entre la Commission européenne et le Parlement est manifeste… Et même avec les ministres de l’Environnement concernés par les dossiers ! Le Parlement est beaucoup plus à l’écoute de la société civile que les ministres et la Commission.

 

FdH : Il semble qu’en France, il y a une bonne mobilisation sur la question des pesticides…

VX : En France, il y a un mouvement appelé « Générations futures » qui fait un bon travail d’interpellation et de mobilisation. Ils ont soutenu la mise en réseau d’agriculteurs malades à la suite de l’exposition à des pesticides. Il s’agit du collectif « Victimes de pesticides ». Ils se battent actuellement pour faire reconnaître leur maladie comme maladie professionnelle. En France, ils en parlent et il y a déjà une reconnaissance de la part de la mutualité agricole du fait que les pesticides posent un problème. En Belgique, pas du tout.

 

FdH : Quelles sont les revendications précises d’Inter-Environnement Wallonie sur la question des pesticides ?

VX : Nous avons plusieurs revendications. Tout d’abord, nous demandons la réduction de l’utilisation des pesticides car il faut viser la réduction des risques. Nous demandons également une restriction d’utilisation pour les particuliers car il n’est vraiment pas indispensable d’utiliser des pesticides au jardin. Sur le plan agricole, il y a moyen de faire beaucoup plus que ce qu’on fait pour le moment. Et enfin, l’un des objectifs essentiels, c’est la protection des populations vulnérables : les enfants et les femmes enceintes. Certaines études montrent en effet que l’exposition de la femme enceinte à certains biocides augmente le risque de leucémie chez l’enfant.

 

Propos recueillis par Milena Merlino, Frères des Hommes

 

Les fruits et légumes contaminés dans nos assiettes

Pommes, poires et fraises

La culture fruitière est caractérisée par l’usage intensif de pesticides. Selon Inter-Environnement Wallonie, on compte environ 17.6 traitements fongicides et 10.5 traitements insecticides/acaricides sur les vergers de pommiers.

Raisins, bananes et poivres

D’après un rapport publié par l’Union européenne en octobre 2008, les produits les plus contaminés par les pesticides sont les raisins (71% contaminés), les bananes (56%) et les poivres (46%). Le rapport publié par l’EFSA en 2011 pointe toujours le raisin comme le fruit le plus contaminé en Europe, plus de 75% des échantillons contenant des résidus de pesticides et 58% des échantillons contenant de 2 à 23 résidus différents !

Epinards, oranges, riz, concombres, mandarines, carottes et poires

En 2008, l’EFSA ayant prélevé 11.000 échantillons sur 9 produits différents dans l’Union européenne a constaté des transgressions de limites de pesticides pour ces fruits, légumes et céréales.

Attention au métam sodium !

Inter-Environnement Wallonie a dénoncé en novembre 2011 la scandaleuse dérogation dont a bénéficié la Belgique (ainsi que 14 autres pays européens) pour le métam sodium, un biocide pourtant suspecté d’être cancérigène. En France, des dérogations ont également été accordées pour, entre autres, la mâche, les carottes, les tomates, les fraises et les asperges…C’est un pesticide également utilisé sur les pommes de terre, notamment.

 

Sources :

  • « Limites maximales de résidus : comment l’Europe choisit le plus petit dénominateur commun », Valérie Xhonneux, 17 septembre 2008
  • « Niveau record de pesticides dans les fruits et légumes européens », Pierre Titeux, 16 octobre 2008
  • « Traces de 365 pesticides différents dans les fruits et légumes en Europe », CRIOC, 30 juillet 2010
  • « Pesticide Metam sodium : scandaleuse dérogation ! La Belgique en bénéficie », Alain Geerts, 7 novembre 2011
  • « Résidus de pesticides dans les aliments : trop de multi-résidus ! », Alain Geerts, 15 novembre 2011

 

 

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