Coopérer au développement ? Oui, mais comment ?

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Article très intéressant apparu ce février dans le bulletin de liaison Mojoca

Cela fait des années -au siècle dernier !- que les pays riches ont fixé l’objectif : consacrer 0,7% de leur richesse à la coopération au développement. A une ou deux exceptions près, ils en sont très loin. Examen du dossier de la Belgique.

De quoi s’agit-il ?

Allons à la découverte d’une réalité multiforme et peu connue. Première distinction à opérer : l’aide humanitaire d’urgence et la coopération, ce n’est pas la même chose. Les appels à intervenir d’urgence pour venir en aide aux victimes des grandes catastrophes (ouragans, inondations, incendies, exodes massifs, …), tout le monde connaît. Les grandes organisations savent comment s’y prendre pour émouvoir. Un large public est sensible à ces tragédies et répond généreusement à ces appels ponctuels et, vu l’état de la planète, de plus en plus fréquents. Aujourd’hui, les réseaux sociaux s’en mêlent et certains youtubeurs surfent sur les malheurs des gens.

 

Le développement des pays pauvres (on disait le Tiers-Monde), c’est autre chose. Ce sont des actions de longue durée pour soutenir l’émergence, la mise en place et le développement de projets qui doivent assurer aux populations pauvres des conditions de vie décentes et des perspectives d’avenir. Alors se pose concrètement une question délicate : quel modèle de développement ? Développement d’un secteur privé et de grosses entreprises sur le modèle occidental dominant ? Appui à des projets plus modestes privilégiant les populations les plus pauvres ? Ou encore un mixte des deux pour satisfaire toutes les sensibilités !

 

Coopération ? Le mot est lourd de sens mais mis à toutes les sauces. Y compris pour couvrir des opérations dont les principaux bénéficiaires sont des potentats locaux ou des intérêts privés dans les pays riches. Co-opérer, c’est travailler ensemble, chercher ensemble les solutions les plus pertinentes dans des contextes sociaux, économiques ET culturels très éloignés des nôtres. Cela requiert beaucoup de modestie !

 

Des chiffres

Même s’il faut toujours se méfier des chiffres, ils peuvent apporter quelques éclairages utiles et révélateurs. Le budget de notre coopération « officielle » dépasse légèrement les 2 milliards d’euros (sous 0,5% de la richesse nationale). Il est géré par un secrétaire d’Etat fédéral (A. De Croo, VLD) et son administration (DGD). De ce total, seulement 246 millions étaient consacrés en 2016 à la coopération « non gouvernementale », c’est-à-dire au co-financement des projets des ONG que nos lecteurs connaissent bien (Iles de Paix, Entraide et Fraternité, Solidarité Mondiale, Oxfam, …). C’est un budget qui vient d’être raboté de 20% et dont l’attribution est très strictement réglementée (1).

 

Des sommes bien plus importantes sont déléguées. Ainsi, 408 millions sont mis à la disposition du budget « coopération » de la Communauté européenne. Plus étonnant encore, stupéfiant, 350 millions sont versés à Fedasil pour l’accueil des réfugiés. Voilà des sommes qui sont intégralement dépensées ici et comptabilisées dans la coopération au développement. Comme le souligne le CNCD (2) : « Cela fait de la Belgique la première destinataire de sa propre aide au développement ! ».

 

Ces chiffres sont révélateurs de choix politiques qui n’ont pas fondamentalement changé depuis 20 ans. On doit quand même noter que l’actuel gouvernement Michel a pris des orientations qui posent question : réduction de l’appui aux ONG et appui au secteur privé. « L’investissement privé va dans des secteurs (énergie, banques, mines, industrie, …) et dans les pays émergents (pas les plus pauvres), là où les perspectives de profit sont les plus fortes ».

Autre évolution récente à laquelle nous participons par nos contributions aux budgets européens : les sommes colossales investies au Soudan, au Niger, au Tchad, en Turquie, en Libye ( !) pour « freiner » les migrations. Plusieurs milliards pour faire la chasse aux migrants et confier le « sale boulot » aux polices/milices de ces pays ! « La plus grande partie de cet argent est investie dans la répression », indique un observateur africain.

 

Deux cas d’école

Deux urgences aussi : l’alimentation et l’éducation. La faim regagne du terrain (après un léger recul) : 38 millions de victimes en plus en 2016. Dans ce contexte, le choix récent de la Belgique inquiète : se détourner du soutien traditionnel à l’agriculture familiale et privilégier des investissements privés vers de gros producteurs capables d’intégrer des chaines de production agro-industrielle et orientés vers l’exportation. Les petits producteurs et leurs familles sont abandonnés à leur triste sort. Un revirement « radical » dénoncé par les nombreuses associations de la Coalition contre la faim (3).

 

Ce n’est pas tout ! La Belgique n’interdit pas aux banques de vendre à leurs clients des produits financiers spéculant sur les matières agricoles. A chacun de vérifier chez son banquier ! Autre incohérence : un tiers de l’huile de palme importée en Belgique sert au « biodiesel ». Des quantités multipliées par 3 en 4 ans. Au détriment des paysans et des communautés qui sont privés de leurs terres et dont les droits sont bafoués. Au prix aussi de déforestations aux conséquences dramatiques pour le climat.

 

L’éducation ? On relève une baisse de 6% des budgets consacrés à l’éducation de base. Pire : une baisse de 50% pour l’Afrique subsaharienne, là où cette aide serait la plus nécessaire. Petite lueur : les députés fédéraux ont voté une résolution (non contraignante) qui demande d’augmenter la contribution de la Belgique dans ce secteur et dans celui de la formation professionnelle des filles.

 

Que faire ?

Cet état des lieux justifierait amplement une réorientation « radicale » de notre politique. Vers les pays les plus pauvres et vers des organisations et projets dont les acteurs et les bénéficiaires soient les mêmes populations.

Cela suppose que chacun de nous s’informe davantage et se forge sa propre opinion. Ensuite que nous mettions à profit les deux années électorales qui s’ouvrent pour montrer à nos élus -communaux, provinciaux, régionaux, fédéraux et européens- que les politiques de coopération nous préoccupent et que les décisions prises en Belgique et au niveau européen sont loin de nous satisfaire.

 

En attendant et tout en travaillant à ces changements de cap, nous continuerons à soutenir les projets portés par des ONG proches de nous. Des projets qui, eux, donnent la priorité à l’alimentation et à l’éducation. Mais aussi à la défense des droits de l’homme, au développement d’une agriculture familiale et durable, à la santé des populations les plus pauvres, ….

A nous de faire connaître ces projets autour de nous. C’est avec les petites ONG que s’établissent des liens de confiance : on peut vérifier aisément que les dons arrivent à destination et qu’ils sont utilisés dans des actions de co-opération. Des actions qui respectent la dignité des personnes et des savoirs locaux. Des ONG qui nous permettent aussi de découvrir nos frères et sœurs en humanité, d’apprendre d’eux des modes de penser, des rapports à la nature et aux autres, des formes de solidarité que nos sociétés consuméristes et individualistes piétinent allègrement.

 

Jacques Liesenborghs

 

  • Certaines « petites » ONG ne sont plus reconnues.
  • Pour en savoir plus, on peut entre autres consulter l’excellent « Rapport 2017 » du CNCD, cncd.be . Je m’en suis largement inspiré.
  • La Libre, 16-10-2017

 

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