Composter collectivement en ville

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En cette matinée d’automne, un groupe composé d’une douzaine de femmes, bourdonnant de vie, s’approche d’un petit espace vert dans l’enceinte de l’Athénée Emanuel Hiel proche du quartier Terdelt. Accompagnées de Cécile Verbeeren, chargée de l’éducation permanente chez Frères des Hommes, elles poussent la petite porte en bois de ce discret jardin schaerbeekois nommé «CoPoMo» (Compost et Potager-Moestuin). Aux côtés d’une petite mare et d’un potager, trois grands bacs gris et une cabane contenant des outils de jardinage. C’est tout sourire que Michèle Desmet accueille les invitées du jour. Baïda, Khadija, Fatima et leurs amies font toutes partie de l’association «Agissons Ensemble» (1) dans le quartier d’Helmet. Ce groupe est important pour ces Marocaines immigrées en Belgique qui rencontrent des difficultés d’intégration : non seulement elles y suivent ensemble des cours d’alphabétisation, mais elles y trouvent aussi un espace de rencontres privilégié qu’elles tiennent à se réserver en dehors de leur cercle familial.

Cécile les accompagne depuis quelque temps par des activités de sensibilisation sur les thématiques de la consommation responsable et de l’environnement. De ces séances a progressivement émergé l’idée d’un compostage collectif dans leur quartier. Elles viennent donc s’inspirer d’une expérience similaire développée non loin de chez elles. Michèle Desmet, maître-composteur, figure parmi les initiatrices et leur en résume l’historique. «C’est en 2010 que notre comité de quartier a introduit un dossier auprès de l’IBGE pour que le quartier Terdelt soit reconnu comme durable, explique-t-elle. Nous avons obtenu à ce titre un important subside qui a servi à financer plusieurs activités du quartier. Il nous restait alors à nous mettre en quête d’un terrain pour installer notre jardin. C’est l’Athénée Emanuel Hiel qui a finalement accepté de nous accueillir et nous avons parallèlement bénéficié du soutien de l’asbl Worms en termes de conseils.» Une fois les 3 bacs achetés pour le compost («en plastique à 95% recyclé !» précise Michèle) et le tout installé, les habitants du quartier Terdelt ont été conviés à une présentation du projet. Et c’est ainsi que depuis mai 2012, une vingtaine de familles terdeltoises viennent alimenter le compost de leurs déchets ménagers, bénéficiant en retour d’un engrais naturel pour leurs plantes et jardin privé. »

Forte de son expérience, Michèle ne tarit pas de recommandations et de conseils. «Ecoutez-la bien, dit Cécile sourire en coin au groupe de femmes, car nous allons devoir faire pareil ensemble à Helmet !». Et Michèle, passionnée de nature, leur explique : «La terre est tellement généreuse. Elle nous donne beaucoup et nous, nous brûlons les déchets alors qu’ils devraient retourner à la terre pour que les plantes et les arbres puissent s’en nourrir à leur tour. En fait, composter, c’est reproduire ce que la nature fait. Certes, elle étale ses déchets, alors que nous faisons le compostage en tas. Et c’est pour ça qu’il faut gérer notre compost : il faut le remuer avec une fourche-bêche pour l’aérer, l’humidifier…. Et après, la nature fait le reste !»

Le reste, ce sont par exemple ces petits vers rouges (Eisenia foetida, de leur nom latin) qui commencent à se multiplier dans le compost dès que les déchets ont été déversés dans le premier bac. «C’est une forme d’intelligence, en fin de compte, conclut Michèle. Pas besoin d’apporter des vers, la nature s’en charge ! Et d’autres micro-organismes interviennent aussi dans le processus, de même que des bactéries présentes dans l’air.»

« Et le deuxième bac, ça sert à quoi ? » interroge une participante. Et Michèle de poursuivre tout en soulevant le couvercle sous les regards curieux : « C’est le compost en maturation : on attend que la décomposition se termine… et lorsqu’on ne reconnaît plus les matières introduites, le compost est considéré comme étant mûr et prêt à être tamisé. On recommence alors le processus : on retourne le contenu du premier bac vers le deuxième, histoire de bien aérer la matière, ce qui permet de réactiver les micro-organismes. Et enfin, il faudra aussi le tamiser par la suite. »

Simple ? Peut-être, mais pour obtenir un bon compost, il y a tout de même quelques précautions à prendre car il ne s’agit pas d’y jeter n’importe quoi. «Attention, met en garde Michèle, il faut que matières vertes et matières brunes soient équilibrées !» Quelques fronts se plissent, interrogateurs… «Si vous ne mettez que des matières vertes et humides, des déchets de légumes ou de l’herbe, cela ne marchera pas et en plus, vous aurez des odeurs et plein de petites mouches, poursuit-elle. Pour obtenir un bon équilibre entre carbone et azote, il faut donc y ajouter des matières sèches et brunes pour structurer l‘ensemble, par exemple des petits branchages taillés que l’on appelle du broyat et que nous stockons ici dans notre troisième bac.»

Lorsqu’on leur demande pourquoi elles veulent faire un compost, Baïda pragmatique, lance : «On veut diminuer le nombre de sacs poubelles à la maison !» Fatima rétorque : «On ne le fait pas que pour les sacs poubelles, on le fait aussi pour l’environnement et pour nos plantes !»

En attendant que les choses se mettent en place, cette petite visite permet déjà aux femmes de glaner quelques informations utiles. Il faudra certes travailler, mais ce ne semble pas trop lourd. Par ailleurs, pour le projet à Helmet, deux bacs pourront éventuellement suffire et il sera bon d’être épaulé par l’asbl Worms qui apportera les conseils éclairés d’un maître-composteur. Quant au lieu choisi, il y a un petit jardin près du quartier social qui pourra faire l’affaire. Enfin, on pourrait essayer d’obtenir un subside auprès de l’IBGE.

La rencontre touchant progressivement à sa fin, Michèle propose aux Marocaines de repartir avec un sac de compost. La distribution s’amorce et notre maître-composteur transmet ses dernières recommandations : «Ne l’utilisez pas tel quel car c’est trop riche pour vos plantes ! Vous devez mélanger un tiers de compost avec deux tiers de terre de jardin !»

Avant de quitter les lieux, le petit groupe peut découvrir le potager adjacent initié par 3 voisines. Contrairement à la pratique courante, le sol ici n’a pas été préalablement bêché. Quelques cartons ont été simplement placés sur la pelouse avant l’hiver. L’herbe a été ainsi naturellement étouffée et au printemps, la terre était prête pour accueillir les cultures. Michèle explique : «Bêcher, ce n’est pas l’idéal car certains micro-organismes doivent rester dans la fond de la terre et si on retourne le tout, certains meurent, de même pour ceux qui vivaient près de la surface…» Quant à l’arrosage, il est réalisé grâce à une petite citerne recueillant l’eau de pluie au pied de la cabane en bois.

Au moment où les 12 femmes quittent le jardin, elles croisent deux Terdeltois qui viennent justement déverser leurs déchets de cuisine dans le bac de compostage. Eux aussi repartiront avec un sac d’engrais naturel pour leurs plantes. La nature leur rend ainsi ce qu’elle a reçu. Le cycle de la vie se perpétue.

Milena Merlino, Frères des Hommes

(1) http://www.bruxellessocial.irisnet.be/CDCS-CMDC/organizationPrint.jsf?orgID=012887&lng=fr

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