En 1973, le Sénégal affrontait déjà les préludes des bouleversements climatiques et subissait de front une grande sécheresse qui a sévi 10 années durant. Le déficit pluviométrique a pesé lourdement sur l’ensemble de la région en générant une pauvreté accrue dans les zones rurales, poussant les populations sur les routes de l’exode vers les grandes villes et entraînant par conséquent un désintérêt manifeste pour l’agriculture traditionnelle.
Ousmane Sow fait partie de ceux qui ont refusé de gagner la ville. Installé dans le village de Guelakh, au Nord du pays, à 22 km de St Louis, il nous fait part du souvenir de ces rudes années. « Pour nous, les Peuhls, qui vivons traditionnellement de l’élevage, cette sécheresse a été un véritable fléau car elle a décimé nos troupeaux ». En réalité, 80% du bétail a été perdu, contraignant les Peuhls nomades à se sédentariser progressivement. Face à la pauvreté et aux difficultés croissantes, la solidarité et la nécessité de se regrouper se sont peu à peu imposées dans les esprits et Ousmane s’est fait l’écho de cette évolution avec Doudou, son cousin, en fondant le « Groupement des Jeunes Eleveurs de Guelakh ».
Se ranger « du côté de la nature »
Leur première préoccupation a été de reconstituer les troupeaux et de relancer l’élevage. Les revers climatiques leur avaient prouvé la prééminence de la nature sur leur vie, notamment sur leur activité d’éleveurs, et l’importance d’intégrer la dimension environnementale dans leurs réflexions. C’est dans cet aspect que réside sans aucun doute l’un des premiers ingrédients du succès de l’expérience Guelakh. « Nous avons compris que l’éleveur devait penser ‘au-delà’ de l’élevage et y associer l’agroforesterie. Dans une zone aride comme celle où nous vivons, il est essentiel de penser au reboisement » explique Ousmane.
Et c’était sans aucun doute une sage décision dans la mesure où le reboisement permet de lutter contre la désertification. En outre, les villageois se mettent régulièrement en quête de bois de chauffe, ou utilisent cette ressource naturelle pour des constructions ainsi que pour le fourrage des animaux. Il était donc essentiel de prévenir les effets néfastes d’une surexploitation. Inévitablement, ce choix stratégique et écologique a exigé un travail de sensibilisation auprès des populations de même que l’organisation de formations pour les paysans de manière à ce qu’ils parviennent à maîtriser les techniques de reboisement.
Les villageois ont par conséquent tous appris à structurer leur parcelle selon un schéma spécifique. Ils collectent matériaux morts et épineux afin de confectionner un pare-feu de 3 mètres qui protège chaque hectare. Une haie morte empêche par ailleurs la divagation des animaux dans les cultures. Le reboisement s’effectue par la plantation, le long de la haie morte, d’une double haie vive, à l’intérieur du champ, qui au terme de 3 ou 4 mois remplacera cette première, peu durable. Ces haies vives présentent divers avantages dans la mesure où elles sont faites de légumineuses épineuses qui empêchent la destruction des cultures par les animaux, peuvent constituer un excellent fourrage dans l’activité d’élevage et servir de bois de chauffe. En outre, du côté des vents dominants, le long de la haie vive, les villageois plantent des eucalyptus qui formeront un précieux brise-vent, permettant de lutter contre l’érosion éolienne et fournissant éventuellement du bois de construction. Toutes les parcelles sont donc ainsi systématiquement protégées du feu, de l’érosion du vent et de la divagation des animaux.
Les cultures vivrières sont ensuite aménagées entre des bandes d’arbres légumineux qui sont plantés sur toute la surface du champ. Ces derniers non seulement permettent de restaurer et de préserver la fertilité du sol, mais protègent également les cultures d’un trop fort ensoleillement.
En participant au reboisement, chaque villageois fait donc implicitement le choix de ne plus prélever cette ressource naturelle dans la brousse, bien commun des populations de la région, et de se ménager une certaine autonomie à long terme face aux besoins en bois de chauffe et en fourrage. Depuis le début de cette initiative, plusieurs milliers d’arbres ont été plantés à Guelakh sur une surface de 20 ha, répondant au leitmotiv « Pour chaque arbre coupé, 10 replantés ».
Une ferme où les femmes ont eu leur mot à dire
Ces initiatives de reboisement dont le bien-fondé est maintenant bien ancré dans les mentalités du village sont le fruit d’un important travail de sensibilisation. « Pour ce faire, explique Ousmane, nous avons créé une ferme de démonstration. Nous avons cherché à conscientiser les gens pour qu’ils reproduisent les techniques que nous y prônions ». Au fil des années, d’autres villages ont souhaité profiter de l’expérience et Guelakh a donc développé un système d’internat pour accueillir les éleveurs d’autres horizons désirant s’inspirer de cette démarche toute particulière.
Au départ, au sein de la ferme de démonstration, l’accent a été mis sur l’élevage de chèvres, ce qui a permis dans un second temps de lancer la production de fromages locaux (d’excellente qualité, nous dit-on !). « Ce volet est essentiellement géré par les femmes, commente Ousmane. Elles ont créé une coopérative laitière et ont organisé le ramassage ainsi que la vente de lait de chèvres. Une partie de la production laitière est caillée selon la tradition et vendue sous forme de fromages à St Louis, dans le réseau de l’hôtellerie, ainsi qu’à Dakar. A la fin de chaque mois, l’argent résultant de la vente est redistribué à la communauté ». Ce projet a été salutaire pour les femmes. Ce sont elles qui l’ont conçu dans le but de réduire considérablement la charge de travail et leurs corvées quotidiennes. Auparavant, en effet, elles devaient parcourir 7 kms, calebasse sur la tête, pour aller vendre le lait au marché. La coopérative a donc marqué un tournant bénéfique pour elles.
L’éducation et la formation comme armes pour enrayer l’exode rural
Rebondissant sur le succès de ses premiers pas, le Groupement des Jeunes Eleveurs de Guelakh a vu émerger d’autres besoins auxquels il lui a semblé essentiel d’apporter une réponse. Déjà, durant les années de sécheresse, l’exode rural s’était imposé comme une préoccupation centrale pour les populations de la région. Il s’agissait à présent d’endiguer le flot permanent des départs vers la ville et, par conséquent, de se préoccuper de l’avenir des jeunes, plus facilement happés par le rêve, voire l’illusion d’une vie meilleure sous d’autres cieux. La poursuite de cet objectif imposait inévitablement un détour par l’éducation et la formation.
«A Guelakh, il n’y avait pas d’école, explique Ousmane. Nous avons par conséquent mis sur pied une école informelle qui puisse en quelque sorte accompagner le développement de la région ». Après la ferme, le Groupement des Jeunes Eleveurs a donc œuvré à la mise en place d’un enseignement offrant aux plus jeunes la possibilité d’apprendre à lire et à écrire. Pour les plus âgés, des formations ont vu le jour dans divers domaines tels que la menuiserie, la soudure et la maçonnerie. « Nous voulons que nos enfants puissent apprendre un métier sans devoir se rendre en ville. Par ailleurs, en restant parmi nous, ils soutiennent le travail de la communauté de Guelakh et perpétuent le projet».
Avec le temps, et l’expérience de Guelakh commençant à avoir un certain retentissement dans la région, le volet éducation s’est consolidé et une demande a été introduite auprès des autorités sénégalaises afin de pouvoir intégrer dans le projet des instituteurs payés par l’Etat. Pour le reste, l’école prend en charge les fournitures et les goûters des élèves, de même que les soins de santé. L’école maternelle, quant à elle, est totalement financée par les activités du village.
Viser l’autonomie…toujours
Derrière chacun de ces volets, on lira en filigrane la recherche constante de l’autonomie. « Nous visons toujours ce principe d’autonomie, explique Doudou. Pour ce faire, il est essentiel de se préoccuper de la durabilité du projet. Et la durabilité est garantie par le fait que le projet développe sa propre dynamique interne. C’est cela qui permettra qu’un jour, il puisse fonctionner sans l’apport de ressources extérieures ».
Dans cet ordre d’idées et plus spécifiquement en matière énergétique, la fromagerie dispose d’équipements (et notamment de frigos) fonctionnant grâce aux panneaux solaires installés dans le village. Guelakh n’est en effet pas relié au réseau d’électricité national. Ce sont ces panneaux qui assurent une autonomie électrique.
C’est également ce même type de démarche qui a poussé le Groupement des Jeunes Eleveurs à creuser des puits là où l’eau, cette ressource naturelle vitale, fait défaut afin de répondre aux besoins des habitants.
Dans le domaine des services de base, une « case de santé » a été mise sur pied au village pour traiter les cas de paludisme, les problèmes relatifs à la maternité, etc. Auparavant, les malades devaient parcourir ou être transportés sur de nombreux kms afin d’avoir accès à des soins médicaux. A présent, deux fois par mois, une infirmière assure des consultations dans le village pour la population locale.
Par ailleurs, la souveraineté alimentaire reste au coeur des préoccupations des habitants de Guelakh, en particulier après les troubles suscités par la crise alimentaire dans les rues de Dakar. Afin de garantir une autonomie dans ce domaine également, le Groupement des Jeunes Eleveurs a mis en place l’Union Interprofessionnelle des Agro-Pasteurs de Rao (UIAPR) pour permettre le développement des 132 villages des communautés rurales de Gandon et Mpal, dans la région. Aujourd’hui, les agro-pasteurs de l’UIAPR exploitent ensemble plus de 30 ha de terres le long du bras du fleuve Sénégal pour la production de riz. En 2006 et 2007, le rendement à l’hectare a atteint les 6 tonnes, alors que la moyenne nationale est de 4.5 tonnes/ha. Cette initiative a permis de couvrir les besoins en riz des villages concernés pendant près de 8 mois.
Le chemin suivi par ces jeunes éleveurs est intéressant à plus d’un titre. Née dans le terreau de la pauvreté et des conséquences de la sécheresse des années ’70, l’expérience Guelakh a suivi le fil conducteur du bon sens, de l’ingéniosité et de la solidarité pour refléter in fine une approche intégrée en matière de développement durable. Actuellement, une trentaine de groupements affiliés à l’association de base cherchent à mettre sur pied des fermes écologiques, viables et durables dans la région. Dans un pays confronté à la récurrence de crises alimentaires aiguës, que ce soit en raison d’un déficit pluviométrique, des invasions acridiennes ou, plus récemment de la hausse des prix des denrées alimentaires, l’expérience Guelakh a de quoi interpeller. Réponse pertinente – même si à échelle réduite – à la question de la souveraineté alimentaire, cette ferme intégrée est apparue, de façon très spontanée, comme une alternative aux cultures de rente très prisées dans le pays (notamment l’arachide), tout en veillant à la préservation des écosystèmes et à la gestion raisonnée des ressources naturelles. En quelque sorte, un mariage réussi entre l’humain, le monde de l’agriculture, de l’économie et de l’écologie. En fait, un petit projet qui nous autorise à croire qu’un autre monde est effectivement bien possible…
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Connaissant Guélack depuis 1995 et m’y rendant régulièrement tous les deux ans avec quelques amis, je trouve que vos propos sont très adaptés à leur situation. Je connais votre préoccupation de bien les accompagner notamment actuellement pour les 100 Ha de terre laisées à leur disposition autour d’un projet où le riz tient une place importante, mais aussi les jardins. Lorsque ces terres seront mises en valeur le long du bras du fleuve, il faudra être très attentif, de mon point de vue, à ce qu’ils ne soient pas dépossédés, en grande partie ou totalement, du fruit de leur travail. Mais je suis sûr que votre accompagnement sera attentif et prévoyant. Jean-Pierre Trossélo.