Colombie : Le coût social des agrocarburants et le cas de la palme africaine

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Extraits du récit d’une expérience vécue auprès des paysans colombiens dépouillés de leurs terres pour les plantations de palme africaine destinées aux agrocarburants.…

Après environ 75 km, nous arrivons dans la zone de la palme africaine. Cette fois, nous nous engageons dans des chemins complètement entourés de plantations de palmiers, plantes relativement basses et dont les fruits se situent à la base.Tout le long d’une de ces routes, les fruits des palmiers sont rassemblés sur la route et des camions viennent les prendre pour les apporter à une raffinerie, que nous avons croisée. Un hectare de palmiers donne 5 mille litres d’agrodiesel. C’est donc une production très rentable. Le travail n’exige qu’une main-d’œuvre assez réduite, qui est amenée en camion chaque jour. Les fertilisants et les pesticides utilisés pour les plantations sont chimiquement très destructeurs. Il n’y a plus un seul oiseau. Les paysans nous disent que les ruisseaux et rivières n’ont plus de poissons. L’un d’entre eux, me montre les traces de brûlures de la peau qu’il a subies en s’étant baigné dans la rivière. Les produits chimiques sont épandus par avionnette et ne respectent rien, ni les sols, ni l’eau, ni les rares espaces où il y a encore un habitat.

Nous arrivons finalement dans un lieu indiqué par un grand panneau réalisé à la main : Zone humanitaire. Après dix ans de luttes sanglantes menées par la Brigade 17 de l’armée et les paramilitaires agissant pour les entreprises de la palme, et ensuite à partir de 2001, de déplacements forcés successifs, un groupe de paysans s’est rassemblé pour cultiver quelques hectares de terre à la lisière des plantations de palme. Ils ont été expropriés de leurs propriétés datant pour certains de plus de 120 ans. Ils ont constitué ce qu’ils appellent une zone humanitaire de biodiversité. Ils sont accompagnés de membres de la Brigade internationale de paix pour les protéger. Une Commission éthique internationale a été constituée pour alerter les instances internationales, en cas de violations graves de leurs droits. J’en suis membre, avec d’autres européens et nord-américains, les autorités de Bogotá ont été prévenues de notre mission sur place par la Commission interecclésiale Justice et Paix.

Il faut dire qu’un petit paysan dans ces régions est quelqu’un qui possède entre 50 et 100 hectares. Les cultures étaient diversifiées, l’élevage relativement extensif, les bois abondants, ce qui permettait à ces paysans de poursuivre une vie relativement normale, même si les conditions de travail étaient dures. Le Chocó était la région de la plus grande biodiversité du pays. Il y avait à quelques kilomètres de là un village, avec école primaire, centre de santé, aqueduc amenant l’eau de la montagne, une série d’églises et de temples de différentes dénominations chrétiennes. Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien de cette agglomération : l’école, le centre de santé, l’aqueduc ont été détruits, pour l’extension des cultures de la palme. Chaque extension de la culture de la palme entraîne de nouveaux massacres. En décembre 2005, à Pueblo Nuevo et en octobre 2006, à Brisas, c’est un nouveau groupe paramilitaire, appelé Aguilas negras (les Aigles noirs) qui est entré en action, en connexion avec l’armée et la police.

Nous descendons des jeeps et nous nous rendons vers un petit groupe d’habitations à peine édifiées. Il y a seulement quelques mois que les paysans se sont installés sur ces terres. Déjà, ils font l’objet d’une procédure judiciaire, comme envahisseurs. Or, tous avaient des terres dont ils ont été expulsés. Quelques compagnies de palmes sont actives dans la région et à l’endroit où nous sommes, il s’agit de Urapalma, société anonyme.

Comme les paysans ne voulaient pas céder leurs terres, les menaces ont immédiatement suivi. On leur disait : « Si vous ne voulez pas vendre vos terres, nous les achèterons à vos veuves ». Malheureusement, les faits ont suivi. Dans la communauté que nous visitons, 113 personnes ont été assassinées, d’abord par l’armée et ensuite par les paramilitaires. Il en a été de même dans bien d’autres endroits. Je ne décrirai pas la manière dont ils ont été massacrés, car cela dépasse les limites du supportable. Dernièrement, l’un d’entre eux, un noir qui devait assister à une réunion internationale à Chicago pour dénoncer les injustices commises en Colombie a été assassiné quelques jours avant son départ. Son corps a été retrouvé dans la rivière par la religieuse du Sacré-Coeur présente avec nous. C’était un avertissement pour les autres.

Sur place, également, un certain nombre de membres de la Brigade internationale de la paix, des jeunes italiens, espagnols, américains, canadiens, français, qui se relayent pour vivre avec la communauté, travaillant avec eux et prenant tous les risques, afin de les protéger. C’est là le sens de la Zone humanitaire et de biodiversité, en d’autres mots une aire symboliquement protégée, établie sur cinq hectares récupérés par un des paysans, en bordure des palmeraies. La visite que nous faisons au nom de la Commission éthique est aussi destinée à éviter que les exactions continuent dans le silence et l’ignorance. Le gouvernement est soucieux de sa réputation internationale, ce qui explique la crainte des révélations.

L’après-midi, nous nous rendons ensemble à environ deux kilomètres de là, vers le cimetière. Ce dernier se trouve en bordure des plantations. Il a été complètement détruit par les bulldozers, toutes les tombes profanées et sur un petit morceau de terre qui se trouvait en dehors de la plantation, les paysans ont replanté de petites croix de bois peintes en blanc. En arrivant, sur le sentier, rempli d’eau et de boue, un des paysans tue une vipère. Sur place, nous nous rassemblons en silence. Ils me demandent de prier pour les morts. Un des paysans prend aussi la parole. Il explique l’histoire du cimetière. « Nous avions ici un village. Il n’en reste pratiquement plus rien. Les machines ont complètement bouleversé le cimetière. Nous ne savons plus qui de nos êtres chers se trouvent ici et c’est pour cela que nous avons remis quelques croix symboliquement, sans savoir qui se trouve en dessous ». C’est une grande émotion. Ils me demandent de bénir ce lieu. Nous récitons ensemble le Notre Père, puis restons encore un long moment à prier en silence, non seulement pour les parents et grands-parents enterrés en ce lieu, mais également pour tous ceux qui ont été massacrés. Au loin retentit le chant des tronçonneuses qui opèrent dans la forêt voisine.

Cette vision me bouleverse profondément. C’est presque la rage qui vient au cœur lorsque l’on voit des choses de ce genre. Le capitalisme n’a aucun respect pour quoi que ce soit. Il faut gagner de l’argent. Il faut tout transformer en marchandise. C’est la valeur suprême. Les êtres humains ne comptent plus, même pas ceux qui reposaient en paix dans ce cimetière de campagne. Nous retraversons le chemin entouré de palmiers : les palmiers de la mort.

…Le retour se passe, comme à l’aller : arrêt et changement d’avion à Medellín et finalement atterrissage à Bogotá. Durant le voyage, je ne puis m’empêcher de penser à tout ce que j’ai vécu pendant les deux jours précédents. Le film des événements me revient constamment à l’esprit. Comment peut-on accepter des situations semblables ? Comment est-ce possible que l’Eglise hiérarchique ne soit pas présente pour défendre la justice ? Comment une société peut-elle se construire sur de tels paramètres ? En passant à Medellín, je pense à la société Urapalma, dont le siège se trouve dans cette ville. Qui sont les actionnaires ? Probablement, d’excellentes personnes, de bons pères de famille, de bons chrétiens, qui se trouvent autour d’une table à tapis vert et qui prennent des décisions économiques, en fonction de la logique du profit, sans se poser d’autres questions. Il faut dénoncer ce système. Il faut trouver qui sont les actionnaires. Il faut savoir quelles sont les banques qui les financent et quelles sont leurs connexions internationales. Il faut oser dire qu’ils sont responsables de la mort, qu’ils réduisent à la misère des milliers de personnes, qu’ils empêchent les talents humains de se développer, qu’ils sont les obstacles à ce que des enfants puissent un jour contribuer au bien-être de l’humanité, qu’ils représentent des intérêts matériels contre des valeurs humaines.

On pourrait penser que tout ceci signifie arrêter le progrès, qui pour un bien supérieur exige des sacrifices. Mais quels progrès et quels sacrifices ? Continuer un modèle énergétique qui congestionne nos villes et permet que le 18 août 2007, il y ait 580 km de bouchons en France, pour ne citer que des exemples faciles ? Au prix de dommages irréparables à la biodiversité, aux réserves d’eau, aux sols, au climat, au détriment de l’agriculture paysanne et au profit des l’agro-business dominée par quelques grandes entreprises, et plus grave encore, au prix de sacrifices humains, sociaux et culturels qui affectent des millions de gens. Or, un autre modèle est possible, de respect de la biodiversité, des droits humains et du climat, mais cela exige une volonté politique.

François Houtart – Professeur émérite de l’UCL, fondateur du Centre Tricontinental, de la revue Alternatives Sud et membre du Conseil International du Forum Social Mondial

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