Carnet de voyage: cinquième partie

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PaysanNEs d’ici et de partout, unissons-nous !

Le paysan et la sage-femme – el campesino y la partera

De la terre rouge du Malawi(1) à la Pachamama(2) de Bolivie…

Extrait d’un troisième  Carnet de Voyage au Long cours, réalisé grâce à Frères des Hommes, du 19 janvier au 10 février 2016.

Natascha Köchli et Serge Peereboom
Partout des paysannes et des paysans nourrissent la terre et les gens avec simplicité et détermination…

Il est temps de leur (re)donner reconnaissance et justice !

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Extraits à découvrir aussi:

http://www.gasap.be/Paysans-en-mouvement

http://lemap.be/?PaysanNEs-d-ici-et-d-ailleurs

Cinquième extrait à découvrir :

Dimanche 24 janvier !  Nous sommes là depuis quatre jours et l’excitation dans les rues n’a cessé de monter.  Nous entendons parler d’Alasitas depuis notre arrivée.  Dès l’aube, le vacarme au bas de l’hôtel est différent des autres jours !  Aucun klaxon ni vrombissement de camion poussif, mais des jacassements et des palabres à ne plus finir…  Mais qu’est-ce donc ?

La place au pied de l’hôtel et les rues aux alentours sont noires de monde : échoppes de miniatures, marchands de sucreries et d’autres gourmandises, femmes et hommes palabrant jonchent les rues et trottoirs.  La voilà cette fameuse fête d’Alasitas qui débute ce jour et va durer durant quelques semaines.

Alasitas veut dire « achète-moi », et remonte à l’époque Inca. A l’origine, la fête avait lieu au moment de l’équinoxe du printemps (le 21 septembre dans l’hémisphère sud) et célébrait l’abondance des cultures. Depuis, la date a été changée par les colons espagnols et les campesinos décidèrent dès lors de tourner la fête en dérision.  D’une fête qui était surtout dédiée à espérer des cultures abondantes, elle est devenue un moment où la notion de faste s’étend à tout ce qu’on peut imaginer : du souhait de construction, de voyage, d’argent à celui de diplômes les plus variés et certificats de tous genres !  Le tout se retrouve en miniature et s’achète, avant de passer se faire « bénir » afin de pouvoir espérer voir se réaliser le ou  les souhaits .  Vous pouvez ainsi trouver, le tout en miniatures : des camions, des avions, des maisons, en construction ou terminées, des outils, des liasses de billets, des bébés, des casiers de bouteilles, des corbeilles de fruits et légumes, des diplômes, etc etc mais aussi des certificats de mariage, de divorce et même de décès ! Les statues du dieu Ekeko sont omniprésentes, lui qui est le dieu de l’abondance.

Et c’est durant des heures que je me suis frayé un chemin à travers la foule compacte au son des « dólares, dólares » et des cris et exclamations de la foule… Une flopée de diplômes pour ma nièce Maïlys qui termine sa rétho, une cuisinière en miniature pour Laïyna qui s’est découvert une passion pour la pâtisserie, des outils en miniature pour Yanosch et une collections de visas, passeports et cartes bancaires pour mon filleul Alexandre qui sillonne l’Amérique du sud sans oublier des babioles pour d’autres.  A midi pile, passage auprès d’une des « yatiri », genre de chamane, qui va nous bénir ainsi que tous nos objets :  cotillons, confettis et pétales de fleurs sont dispersés sur nos têtes et sur les miniatures, ensuite tournoiement d’un brasero  fumant d’encens, pour terminer avec une aspersion d’un liquide rouge et puis d’un blanc, le tout accompagné d’une formule psalmodiée où la vierge Marie et la Pachamama se disputent la vedette !  Voilà !  Nous voici assurés d’une belle année à venir !

Lundi matin, nouvelle semaine, nouvelles expériences et horizons !  Nous rencontrons Marcos, belge résidant en Bolivie depuis une quarantaine d’années et originaire de … la même commune bruxelloise que Serge !  Les parents de Serge ont fort probablement été acheter leurs pains dans la boulangerie tenue alors par les parents de Marcos !  Le monde n’est qu’un village….  C’est avec Marcos que nous allons passer les jours à venir.

Nous partons avec lui visiter l’AFLOPHA, association de femmes qui regroupe actuellement 37  membres actives à Achocalla. Lupe, fille de Encarnacion qui est la présidente, nous accueille et répond à nos questions.  Cette association existe depuis 10 ans.  Comme toutes les associations que nous avons rencontrées lors de nos visites, elle base ses échanges et sa production sur le respect de la terre, les techniques de cultures ancestrales tout en y ajoutant des techniques plus récentes.  Les plantes médicinales et locales sont également cultivées et maintenues dans la transmission de savoir.  Les membres de l’Aflopha ont essentiellement une production horticole, y compris des céréales et des tubercules.

Le siège de l’AFLOPHA se situe non loin de La Pàz sur un flan de colline.  Les champs en étages et les serres sont irrigués grâce à de l’eau de source.  Malheureusement, la ville s’approche de plus en plus et les terres risquent de se retrouver accaparées par des citadins en manque d’air plus pur tout en étant à proximité de la ville.

Les membres utilisent des engrais et pesticides naturels qui sont bien souvent produits en grosses quantités, ensemble, ce qui permet de gagner du temps et qui revient moins cher. Les productrices développent et utilisent de plus en plus leurs propres semences, ce qui accroit aussi la résistance aux nuisibles.

L’association vend actuellement le frais à une école d’hôtellerie, le contact a été établi lors d’un salon organisé par le ministère de l’agriculture. L’école se dit satisfaite de la qualité gustative des produits tout en reconnaissant que visuellement, les légumes sont moins « esthétiques ». L’association est toujours en recherche de débouchés en circuit court. Elle a  de plus en plus d’excédents d’où la nécessité de transformation.  Depuis un an, un atelier de transformation, principalement par le séchage, a démarré afin de limiter les pertes suite aux invendus.  Les herbes aromatiques, les poivrons, petits pois, carottes etc. sont apportés par les femmes, lavés, coupés et placés dans le séchoir.

D’autres légumes comme les bettes, le céleri, le persil, les carottes, les oignons et les potirons sont transformés après séchage en farine, et ce pour en faire des soupes déshydratées.  L’association a reçu le financement de l’AOPEB pour lancer le projet.  Le séchoir est également utilisé pour des flocons de quinoa, de la viande de lama, des fruits tels que les papayes, les pommes et les ananas (ceux-ci proviennent d’autres producteurs, également membres de l’AOPEB).

Les sachets portent les mentions du SPG (promis, c’est développé plus loin…) et de l’agriculture écologique. Nous terminons la visite par un petit tour dans une des fermes, qui a entre autres un élevage de cochons d’inde, mets apprécié en Bolivie et dont les déjections sont également intéressantes pour les cultures.

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Le deuxième projet est… juste de l’autre côté du mur : ACSHA, association également membre de l’AOPEB, regroupe également des femmes maraîchères.  Au départ, les deux associations ne faisaient qu’une puis, suite à certaines divergences, elles se sont scindées en deux…

Les difficultés rencontrées par les membres de l’ACSHA sont les mêmes que celles que nous avons rencontrées dans les projets jusqu’alors.  Revient toujours ce manque de connaissances de la part du grand public au sujet de la différence de qualité que représentent les aliments en bio.

Dans cette association, les surplus sont également transformés : ici les femmes ont opté pour des bocaux au vinaigre.  Nous leur suggérons d’y ajouter une recette ou deux, les andins n’étant pas particulièrement habitués à consommer ce genre d’aliments.

Eugenia, notre guide du moment aborde un nouveau sujet pour nous : l’importance pour ces femmes de s’associer, de s’éduquer et … d’arriver à tenir tête à leurs hommes !  Au début, nous raconte-t-elle, les hommes ont vraiment eu du mal à se faire à l’idée que la femme puisse sortir de la maison et surtout de sa cuisine afin d’aller s’organiser, monter un projet, s’exprimer et s’instruire lors des formations organisées.  D’ailleurs, elle nous fait remarquer qu’elle est la seule de l’association à porter un pantalon, les autres femmes sont toujours en jupe ! Elle estime à environ un tiers, les femmes de l’association qui osent prendre un avis contraire à celui de leur homme !  Peu de femmes poursuivent leurs études au delà de l’école primaire.  Elle-même a presque terminé ses secondaires.  Eugenia se réjouit du mouvement du gouvernement actuel qui encourage le développement des femmes en ce sens. 1550

Malgré les difficultés de ce chemin atypique mené par les femmes de l’association, Eugenia nous explique que pour elles, elles sont convaincues par le bienfondé de leurs actions :  notre sol est vivant, nous dit-elle …

La matinée se termine par la visite des parcelles de Petrona, membre de l’AFLOPHA.     Elle a également été formée dans diverses écoles d’agriculture et a suivi les cours de l’AOPEB.  Elle fabrique ses intrants et du bokashi comme fertilisant.  Elle nous montre entre autres une parcelle qu’elle a laissée 20 ans en jachère car avait été cultivée de manière chimique.  Le sol était mort ! Les plants de pommes de terre sont justement en fleurs au moment de notre passage : les différents dégradés de mauve s’entrecoupent de quelques fleurs blanches… quel spectacle ! 1562

Petrona, bien que très éduquée aux sujet des techniques horticoles écologiques n’hésite pas à suivre les anciens conseils : n’entre pas dans ton champ quand la lune est pleine ; écoute le chant du renard au mois d’août, il te dira quand semer ; si tel oiseau pond sur l’herbe, l’année sera bonne, par contre s’il pond sur le bois, il gèlera, et s’il pond sur la pierre, c’est la grêle qui tombera ; au mois d’août, si des éclairs viennent du lac Titicaca, la pluie sera bonne…

Cette maraichère d’un âge avancé porte son chapeau traditionnel avec grâce.   Elle rayonne d’un sourire tranquille et nous montre avec fierté ses parcelles.

Je ne vous ai d’ailleurs pas encore parlé du « costume traditionnel » des femmes boliviennes : il est réellement un de leurs symboles !  Ce costume a été imposé par le roi d’Espagne au XVIIIème siècle et se compose d’une jupe, une surjupe et d’une quantité de jupons. A cela s’ajoute une blouse et généralement un pull en laine.  Bien souvent, la travailleuse y ajoute un tablier qui recouvre le tout.  Les jours de fête, ces vêtements sont bien sûr d”une qualité supérieure et si possible chatoyants.  Le châle qui recouvre le tout est très ouvragé pour les grandes occasions. Rares sont les femmes sans aguayo, ce fameux tissu multicolore, tissé à la main, qui sert de baluchon afin de transporter tout et n’importe quoi : courses, récolte, la coca ou le bébé.  Aux pieds, un genre de ballerines, les cheveux sont longs et habituellement tressés en deux parties reliées dans le bas par un pompon en laine. Mais c’est surtout le couvre-chef foncé qui est une curiosité à lui seul : imaginez le chapeau melon des Dupont-Dupond posé sur la tête, aucune pince ou épingle ne le maintient en place.  Vous devriez voir avec quelle grâce ces femmes se baissent… et le chapeau reste en équilibre ! Marcos nous explique que ces chapeaux peuvent valoir une fortune.  Généralement, les femmes en ont un pour tous les jours, celui des occasions exceptionnelles peut valoir plusieurs centaines d’euros !

De retour à La Paz, nous dévorons un bon repas végétarien dont les légumes proviennent justement d’un des projets visité le matin même.

Puis, nous goûtons, le temps de deux arrêts, à la descente vers le bas de la ville en téléphérique : le métro aérien de la capitale !  Quelle vue !  Ames sensibles au vertige s’abstenir !  C’est vraiment impressionnant, on a eu l’impression de plonger dans le vide, suspendus au-dessus de cette ville ! Marcos demande au fils de Giovani, notre chauffeur, de nous déposer au début d’un pont suspendu de la ville dont j’ai oublié le nom, afin que nous puissions le franchir à pied, ce pont étant une étape à traverser pour les nouveaux mariés !

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