Brésil : le rude combat des opposants aux pesticides

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Depuis 2009, le Brésil détient le triste record du pays premier consommateur de pesticides au monde, détrônant ainsi les Etats-Unis. D’après la « Campagne permanente contre les pesticides et pour la vie »(1), chaque Brésilien en ingurgiterait en moyenne 5.2 litres par an. Lancée en 2011, la campagne regroupe aujourd’hui une centaine d’organisations et entités nationales qui ensemble sensibilisent la population aux dangers qu’ils représentent, se battent contre les épandages intempestifs dans les cultures et défendent le développement d’une agriculture répondant aux principes de l’agroécologie. Parmi ses membres actifs, on retrouve notamment le Mouvement des Sans Terre, partenaire de longue date de Frères des Hommes.

Comment le Brésil en est-il arrivé là ?

La Campagne permanente contre les pesticides a fort affaire au Brésil où la politique agricole favorise l’agrobusiness, modèle particulièrement gourmand en la matière. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le secteur a le vent en poupe. En effet, entre 2000 à 2012, les ventes de produits phytopharmaceutiques ont connu un accroissement de 162% et sont ainsi passées de 313.824 à 823.226 tonnes. Mais cette tendance, comme pour beaucoup de pays, trouve en réalité son origine dans la révolution verte et n’a fait que se confirmer depuis lors.

Ainsi, l’adoption d’un nouveau modèle agricole dans les années ’60 a non seulement sonné le glas d’une agriculture traditionnelle, mais il a aussi encouragé le phénomène de concentration des terres et une production alimentaire à l’échelle industrielle, avec pour corollaire l’usage accru de pesticides. C’est à partir de ce moment que les monocultures de soya, maïs, coton, eucalyptus et canne à sucre se sont développées à travers le pays. Sur ces grandes étendues, on a alors commencé à pratiquer notamment les épandages aériens, à la fois extrêmement dangereux et « peu efficaces » dans la mesure où de grosses quantités de poisons doivent être pulvérisées pour atteindre les résultats escomptés. Cette technique est d’ailleurs particulièrement décriée par la Campagne permanente en raison des dégâts collatéraux considérables sur la santé des habitants et de la biodiversité ambiante.

Mais de façon plus générale, le recours aux pesticides s’est infiltré dans les mœurs et les pratiques agricoles sur les terres brésiliennes, au même titre que dans d’autres régions du monde. Progressivement, en particulier durant ces 3 ou 4 dernières générations d’agriculteurs, une dépendance culturelle s’est installée à l’égard des produits phytopharmaceutiques censés répondre aux exigences de la productivité. Afin de ne pas perdre leurs récoltes, les petits paysans brésiliens manquant trop souvent d’assistance technique qualifiée pulvérisent ainsi spontanément le pesticide qui leur a été vendu sans en réaliser les conséquences. Au fur et à mesure des épandages, ils se trouvent pris dans un engrenage, des phénomènes de résistance se développant : les insectes et autres organismes sont en fait de plus en plus difficiles à exterminer, poussant l’agriculteur à augmenter progressivement les doses.

En outre, contrairement aux discours tenus par les défenseurs des OGM, l’apparition des semences transgéniques a elle-même contribué à augmenter l’usage de pesticides. Fran Paula, ingénieur agronome de la coordination nationale de la Campagne permanente, explique : « L’un des exemples est celui du soya Roundup Ready, résistant à l’herbicide glyphosate. Avec l’arrivée de ce soya transgénique, la consommation de glyphosate a augmenté de 150% ! ».

Par là même, une autre dépendance s’est installée, cette fois à l’égard des firmes productrices de pesticides. Une poignée de multinationales en particulier font leurs choux gras de cette perte d’autonomie paysanne ; il s’agit essentiellement de Syngenta (Suisse), Bayer (Allemagne), Basf (Allemagne), FMC (USA), DuPont (USA), Dow Chemical Company (USA), Monsanto (USA), Adama (Israël)(2), Iharabras (Japon) et Arysta (Japon). Ces mêmes firmes, reines de l’agrochimie, sont aussi productrices de médicaments…qui permettront, soit dit en passant, de soigner les intoxications aiguës ou chroniques éventuellement causées par les pesticides.

Un manque de volonté politique

Et même si les populations peuvent commencer à s’interroger sur les répercussions sanitaires d’une telle évolution, le front parlementaire agissant pour la défense des grands propriétaires reste très influent dans la mesure où il représente, depuis les élections de 2014, 51% du Congrès fédéral brésilien et exerce une pression constante afin de défendre l’agrobusiness et son recours intensif aux produits phytopharmaceutiques. Sa stratégie consiste généralement à entraver les inspections et les retraits de produits incriminés du marché ou à voter des lois favorisant la multiplication de pesticides (ex : en 2013, il a approuvé une loi autorisant l’usage de pesticides auparavant interdits en raison de leur toxicité élevée) et les intérêts des firmes les produisant. Ainsi, dans certains Etats comme le Ceará ou le Mato Grosso, la réduction de taxes sur les pesticides peut être particulièrement avantageuse, voire atteindre carrément les 100%. Selon Fran Paula, le Brésil dispose pourtant de tout l’arsenal législatif nécessaire pour changer son fusil d’épaule : « Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, la lutte pour la réduction de la consommation de pesticides ne passe pas nécessairement par une réforme de la législation brésilienne, dit-elle. Il suffit d’appliquer efficacement les lois et de faire en sorte que les organismes gouvernementaux agissent plus fermement ».

On peut certes épingler un manque manifeste de volonté politique. La fièvre des agrocarburants qui s’est emparée des pays industrialisés a certainement alimenté le soutien que les gouvernements brésiliens successifs ont apporté à l’agrobusiness et à ce modèle agricole vorace en pesticides. Cherchant à répondre à la demande internationale, le Brésil a encouragé les monocultures de soya et canne à sucre, celles-ci permettant la production d’éthanol, un agrocarburant. De façon plus générale, le gouvernement fédéral a investi ces dernières années près de 6.25 fois plus d’argent dans le secteur de l’agrocommerce que dans l’agriculture familiale qui, selon le ministère du Développement agraire, nourrit pourtant 70% des Brésiliens.

Le cadre législatif

La législation fédérale sur les pesticides date de 1989 au Brésil. Elle charge les ministères de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Santé de gérer ces questions et elle stipule que seuls peuvent être utilisés les pesticides qui ont été enregistrés auprès de l’organisme fédéral compétent. Mais sur le terrain, beaucoup d’interdits sont bravés et des mesures devraient voir le jour pour favoriser un meilleur contrôle de la situation.

Le ministère de la Santé, à travers l’ANVISA (3), est responsable de l’évaluation et de la classification toxicologique des pesticides et, avec le ministère de l’Agriculture, du contrôle des résidus dans les produits d’origine végétale. L’ANVISA doit également déterminer la limite maximale de résidus (LMR).

L’un des points faibles de la législation brésilienne, qui reconnaît pourtant les effets nocifs des pesticides, est qu’elle ne stipule pas de délais en termes de réévaluation de ces produits. « Au Brésil, la validité du registre est indéterminée, contrairement à d’autres pays comme les Etats-Unis où il y a une validité de 15 ans, 10 ans pour l’Union européenne et 3 pour le Japon ». Une actualisation du registre des produits phytopharmaceutiques s’avère donc urgente. « Le Brésil connaît un énorme retard dans la mesure où on y utilise encore un arsenal de produits chimiques datant de la guerre », précise-t-elle encore. Réévaluer, certes, mais aussi limiter. Et à ce titre, elle poursuit : « Il faut mettre en œuvre le Plan National de Réduction des Pesticides (PRONARA), lié au Plan National d’Agroécologie et de Production Organique (PLANAPO) ».

Pour la Campagne permanente, l’option de réduire les pesticides constitue un compromis par rapport à sa volonté fondamentale d’éradiquer totalement ceux-ci. Dans l’état actuel des choses, ses membres admettent qu’il est illusoire d’espérer davantage. Mais à leurs yeux, ce n’est que le début du chemin car leur objectif à long terme est bien de parvenir à une interdiction de l’usage de ces poisons, parallèlement au développement d’un autre modèle de production agricole.

Succès et revendications de Campagne permanente contre les pesticides

« Malheureusement, la perspective actuelle des mouvements sociaux qui luttent contre les pesticides s’inscrit davantage dans une dynamique de résistance que d’avancées, dit Alan Tygel, membre de la direction nationale de la Campagne permanente. De façon générale, l’utilisation de pesticides va croissant et rien n’indique que nous réussirons à freiner cette tendance dans un futur proche ». Si ces propos peuvent sembler pessimistes, ils traduisent avant tout la forte pression exercée par les grands propriétaires terriens au travers notamment du front parlementaire représentant leurs intérêts ainsi que celle des firmes productrices. Et dans ce paysage socio-politique, la Campagne a donc toutes ses raisons d’être.

Outre une réévaluation périodique des pesticides autorisés, elle milite pour une amélioration des processus d’analyse et de contrôle des eaux et de l’environnement. Elle exige également un meilleur suivi au sein du système médical des cas d’intoxications, qu’ils résultent d’une manipulation de pesticides, d’une contamination environnementale ou alimentaire. En termes d’alimentation, elle demande que les consommateurs soient informés de l’utilisation de pesticides par le biais des étiquettes sur les produits vendus en magasin et qu’ils puissent opter pour des denrées saines.

Mettant en avant de graves impacts sanitaires, elle réclame l’arrêt des épandages aériens. Parmi les cas dénoncés figure celui de l’école municipale de São José do Pontal dans la région de Goiás où, en 2013, des élèves de 9 à 16 ans, de même que des travailleurs, ont souffert d’intoxications aiguës à la suite de la pulvérisation de champs de maïs au moyen de l’insecticide Engeo Pleno produit par la multinationale Syngenta. Aujourd’hui encore, ces victimes pâtissent des conséquences de cette situation.

A l’inverse, les membres de la Campagne permanente se battent pour un autre modèle de production agricole intégrant les principes de l’agroécologie et la réalisation effective d’une réforme agraire. Sur ce point, l’une des principales victoires de la Campagne est sans conteste le lancement du Plan National d’Agroécologie et de Production Organique (PLANAPO), auquel est annexé le PRONARA élaboré en 2014. Le défi majeur, selon Fran Paula, sera certainement de tenir tête au front parlementaire des grands propriétaires, mais aussi de faire pression pour que le Plan National d’Agroécologie soit effectivement mis en œuvre.

Milena Merlino, Frères des Hommes

(1) Campanha Permanente Contra os Agrotóxicos y Pela Vida – www.contraosagrotoxicos.org
(2) Avant avril 2015 sous le nom de Makhteshim-Agan
(3) ANVISA – Agence Nationale de Vigilance Sanitaire au Brésil

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