Brésil : 5,2 litres de pesticides par an et par habitant

 

Partenaire de Frères des Hommes, le Mouvement des Sans Terre est né à la fin des années ’70 et lutte pour les droits des petits paysans au Brésil. Défendant la nécessité d’une réforme agraire dans un pays où 1% des grands propriétaires possèdent plus de 43% des terres, il se bat pour un modèle agricole différent, contre l’agrobusiness et pour l’agriculture paysanne. Il a également organisé diverses actions de sensibilisation sur des thèmes tels que les OGM, les agrocarburants et il participe actuellement à une campagne contre les pesticides regroupant plus de 30 associations et mouvements sociaux.

 

Le Brésil, premier consommateur de pesticides au monde

« Chaque Brésilien consomme en moyenne 5,2 litres de pesticides par an. Combien de temps encore allons-nous avaler cela ? » : tel est le slogan sans équivoque de la « Campagne permanente contre les pesticides et pour la vie » à laquelle participe activement le MST. Depuis 2008, le Brésil a en effet détrôné les Etats-Unis et est devenu le premier grand consommateur de pesticides dans le monde. D’après les données de l’ANVISA relatives à l’année 2009, 2.195 marques ont été dénombrées au Brésil, représentant 434 types de pesticides.

Ce sont essentiellement les cultures de maïs, soya, canne à sucre et coton qui ont été la cause de l’augmentation croissante d’utilisation de telles substances. Toutefois, en termes de résidus, des niveaux insatisfaisants sont également apparus dans d’autres cultures telles que le poivron, la laitue, la carotte, la tomate et le raisin. Selon les membres de la Campagne, la situation risque donc de se transformer en un problème de santé publique.

 

Agrobusiness et pesticides

La consommation de pesticides croît parallèlement au développement de l’agrocommerce, modèle qui concentre la terre et utilise des quantités de plus en plus importantes de pesticides pour garantir une production à l’échelle industrielle. Au Brésil, une dépendance culturelle à l’égard de tels produits s’installe depuis 3 ou 4 générations d’agriculteurs qui ont été habitués à produire de cette façon. Trop souvent, les petits agriculteurs manquent d’une assistance technique qualifiée et, par peur de perdre leurs récoltes, ils pulvérisent simplement le pesticide qui leur a été vendu, sans avoir de connaissances spécifiques quant aux conséquences.

Les épandages répétitifs génèrent un cercle vicieux. Au fil du temps, les insectes et autres organismes que combattent ces produits deviennent également plus résistants, poussant les agriculteurs à augmenter les doses et renforçant la dépendance à l’égard des firmes productrices. Le même phénomène existe pour les OGM pour lesquels la propagande promettait une moindre utilisation de pesticides : l’inverse se produit en raison de la résistance des insectes aux « poisons » contenus dans la plante.

D’après Raquel Maria Rigotto, docteur en sociologie à l’Université fédérale de l’Etat du Ceará au Brésil, un tel modèle agricole ne répond pas aux intérêts du pays, mais plutôt à ceux de grands groupes étrangers et de l’industrie chimique. Ces propos sont corroborés par Frei Sérgio Antônio Görgen, impliqué dans la Campagne contre les pesticides : « Le Brésil est un pays tropical avec une zone subtropicale dans le Sud, explique-t-il. Notre biome est hautement diversifié en termes de formes de vie. La nature a créé une énorme diversité grâce aux variétés de sols, climats, humidité, régimes de pluies. Mais le modèle d’agriculture que nous reproduisons ici est celui de pays froids, avec une biodiversité faible (Europe et Etats-Unis). Les étendues de monocultures créent une nature artificielle dans des milieux ambiants qui étaient auparavant diversifiés. Cette homogénéisation amène des déséquilibres environnementaux générant une prolifération incontrôlée d’insectes, de champignons et de plantes qui correspondent aux monocultures, réduisant la productivité ».

Le soutien apporté par les gouvernements brésiliens successifs à l’agrobusiness répond à la volonté de ce pays de produire pour le marché international, en particulier en ce qui concerne le soya et la canne à sucre (celle-ci étant utilisée notamment dans la production d’éthanol, un agrocarburant). Ces dernières années, le gouvernement fédéral a investi près de 6,25 fois plus d’argent dans le secteur de l’agrocommerce que dans l’agriculture familiale qui, selon le ministère du Développement agraire, nourrit pourtant 70% des Brésiliens. Pour Raquel Maria Rigotto, les acteurs principaux de ce modèle sont les grands propriétaires terriens, le capital financier, la science et la technologie, voire également les appareils juridico-institutionnel et politico-législatif qui sont amenés à le défendre. Bien entendu, l’industrie chimique figure en première ligne parmi les « heureux bénéficiaires » puisque ce marché se concentre entre les mains de 6 multinationales qui contrôlent 80% du marché : Monsanto, Syngenta, Bayer, DuPont, DowAgrosciens et Basf. Ces mêmes firmes, reines de l’agrochimie, sont aussi productrices de médicaments…qui permettront, soit dit en passant, de soigner les intoxications aiguës ou chroniques éventuellement causées par les pesticides.

 

Pesticides et santé

Le danger que représentent ces substances n’est pas à prendre à la légère. Au Brésil, elles occupent la 4e place dans les causes d’intoxications. Un des objectifs de la Campagne est d’ailleurs de sensibiliser la population à ces questions de santé. Elle met en évidence différents problèmes potentiels : cancers, stérilité masculine, cataractes, mutagénicité, réactions allergiques, troubles neurologiques / respiratoires / cardiaques / pulmonaires / hormonaux, troubles du système immunitaire, dépressions, migraines, etc.

Les intoxications aiguës qui apparaissent peu de temps après une exposition à des concentrations importantes de pesticides guettent particulièrement les agriculteurs procédant aux épandages. D’après une étude épidémiologique réalisée dans l’Etat du Ceará, sur 545 travailleurs, 32,1% d’entre eux ont déjà été affectés par ce type de problème dans leur vie.

Les affections chroniques, quant à elles, se manifestent sur le long terme, parfois même 5, voire 20 ans après l’exposition. Elles peuvent concerner les personnes habitant des régions où les champs sont fréquemment pulvérisés ou simplement celles qui absorbent des pesticides par le biais de l’alimentation. Raquel Maria Rigotto rappelle que divers cancers sont directement liés à ces substances comme, par exemple, la leucémie myéloïde aiguë ou encore le lymphome de Hodgkin. Elle met également en évidence les risques de malformations congénitales et les troubles du développement intellectuel chez l’enfant.

 

Et la loi ?

La législation fédérale sur les pesticides date de 1989 au Brésil. Elle charge les ministères de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Santé de gérer ces questions et elle stipule que seuls peuvent être utilisés les pesticides qui ont été enregistrés auprès de l’organisme fédéral compétent.

Mais sur le terrain, beaucoup d’interdits sont bravés et des mesures devraient voir le jour pour favoriser un meilleur contrôle de la situation.

Le ministère de la Santé, à travers l’ANVISA, est responsable de l’évaluation et de la classification toxicologique des pesticides et, avec le ministère de l’Agriculture, du contrôle des résidus dans les produits d’origine végétale. L’ANVISA doit également déterminer la limite maximale de résidus (LMR).

En 2008, l’ANVISA a étudié les résidus dans 17 fruits et légumes vendus dans les supermarchés brésiliens. Il en est ressorti que des pesticides interdits et d’autres autorisés seulement pour des usages limités continuent à être répandus sur certaines cultures, générant un risque pour les travailleurs et les consommateurs. On a ainsi retrouvé des substances interdites dans des laitues, du riz, des carottes, des fraises, des poivrons, des papayes, des choux et du raisin. Certaines d’entre elles sont clairement réputées dangereuses pour la santé.

Un décret de 2002 confère à l’ANVISA la mission de réévaluer les pesticides. Néanmoins, en 2008, une série de décisions judiciaires ont empêché l’ANVISA de réévaluer 14 agents actifs contenus dans plus de 200 pesticides, dont certains étaient d’ailleurs interdits à l’étranger. Cette paralysie a permis au Brésil de continuer à produire et importer ces produits, une situation qui a contribué à le hisser à la première place des pays consommateurs de pesticides. Grâce à l’appui du Conseil National de la Santé et de la société civile, l’ANVISA a toutefois obtenu gain de cause et a pu mener à bien sa mission, ce qui a abouti à l’interdiction de 4 pesticides supplémentaires et à la restriction d’utilisation d’un de ces produits.

Malgré cela, des problèmes importants subsistent car la classification établie par l’ANVISA est trop ancienne, elle ne tient pas encore compte des résultats et données recueillis à partir de 2005. Une actualisation s’avère donc urgente.

 

Les revendications de la Campagne permanente contre les pesticides et pour la vie

Regroupant plus de 30 organisations, mouvements sociaux, étudiants, professeurs, organismes oeuvrant dans le domaine de la santé et chercheurs, la Campagne ouvre le débat sur le contrôle en matière d’utilisation et de vente de ce type de produits ainsi que sur la contamination des sols et des eaux. Elle dénonce leur impact sur la santé des travailleurs, des communautés rurales et des consommateurs. Elle défend aussi l’adoption de mesures pour restreindre leur utilisation et interdire leur expansion par voies légales, en élaborant notamment des propositions de lois.

Enfin, l’un des objectifs, cher au MST, est de plaider pour un autre modèle agricole basé sur l’agriculture paysanne familiale et l’agroécologie. « Nous disposons d’études prouvant que ce mode de production est viable et permettrait de nourrir les populations de la campagne et de la ville, disent les membres de la Campagne. C’est la seule porte de sortie face à ce modèle imposé qui génère concentration des richesses, expulsion des populations rurales et production de pauvreté. Produire des aliments sains sur base des principes de l’agroécologie, dans le cadre de petites propriétés, tout en respectant la nature et les travailleurs est la seule façon de mettre un terme à la faim et de garantir une qualité de vie pour les générations actuelle et futures ».

 

Par Milena Merlino, Frères des Hommes

Sources :

  • « Agrotóxico mata, campanha permanente contra os agrotóxicos e pela vida », présentation officielle de la Campagne permanente contre les pesticides et pour la vie
  • « Os venenos estão na nossa mesa », Joana Tavares, Brasil de Fato, août 2011
  • « Agrotóxico, cuaderno de formação 1 », Campagne permanente contre les pesticides et pour la vie

 

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