Bolivie : l’économie sociale et solidaire, alternative au modèle néolibéral dominant

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Partenaire de longue date de Frères des Hommes, le CIOEC ou Coordination des organisations économiques paysannes est devenu un interlocuteur important sur la scène bolivienne. Présent aux côtés de plus de 600 de ces organisations, il est aussi un ardent défenseur de l’économie sociale et solidaire. Conversation avec Maria Julia Jimenez Coordinatrice de projets au sein du CIOEC.

Frères des Hommes (FdH) : En quoi l’économie sociale et solidaire constitue-t-elle une alternative au modèle libéral ?

Marie Julia Jimenez (MJJ) : Les paysans et nous-mêmes avons cherché une « autre façon » de nous en sortir et nous avons opté pour l’économie solidaire qui implique une organisation et un travail communs pour accéder au marché. Les faits nous ont montré que, si nous nous organisons ensemble, notre présence sur le marché s’en trouve renforcée, tout en replaçant l’être humain (au lieu du capital) au centre de l’économie. Bien entendu, les paysans veulent générer des revenus, ils veulent gagner de l’argent, pouvoir faire vivre leur famille. Toutefois, si cet objectif économique existe, il est lié à un objectif social. Il est important qu’il y ait un juste équilibre entre objectif social et objectif économique, un équilibre entre le bien-être social et le bien-être économique. En outre, ce modèle permet aux paysans de retrouver confiance en eux. Certes, il n’est pas facile de résister au modèle néolibéral dominant, mais nous constatons que l’économie sociale gagne du terrain au niveau local, sur le plan de la micro-économie.

FdH : De quelle manière les organisations économiques paysannes (qui s’inscrivent dans le secteur de l’économie sociale) participent au développement local ?

MJJ : La participation au développement local est un aspect très important. En fin de compte, les paysans sont « marqués » par leur environnement. Dans le monde capitaliste et néolibéral, le marché indique dans quel créneau quelqu’un peut s’insérer. Si une personne commence à produire des chaussures et que son commerce périclite, elle peut changer d’orientation et se mettre à produire des clous, par exemple ! Mais dans le monde paysan, la situation est différente : c’est la terre qui détermine les possibilités. Si un paysan vit en altitude, là où l’on peut seulement cultiver de la pomme de terre, il doit trouver une façon de vivre de ce produit parce qu’il ne peut pas changer l’ordre des choses. Nous avons vu cette différence lorsque le prix du café a chuté il y a quelques années : là où les entrepreneurs ferment boutique et s’en vont pour se lancer dans une activité, les paysans, eux, restent. Il existe donc une relation très étroite et forte entre le paysan et la terre ; et c’est précisément par cet aspect aussi que l’économie sociale participe au développement local.

FdH : Un des objectifs du CIOEC est d’aider les organisations économiques paysannes à unir leurs forces. Y parvient-il ?

MJJ : Oui, je le crois car en 15 ans, nous avons permis une meilleure visibilité du travail des organisations économiques paysannes. Bien sûr, des améliorations sont encore nécessaires, nous n’avons pas encore toute la force que nous espérons. Mais on peut dire que ces organisations sont perçues par la société comme de véritables acteurs. Elles-mêmes s’identifient à l’économie solidaire à travers ce qu’elles font et vivent. Elles pratiquent l’autogestion. Nous constatons parfois soudain que des organisations que nous ne connaissions pas émergent spontanément, qu’elles se développent et qu’elles pratiquent l’autogestion. Elles savent que leur objectif est l’économie solidaire. Cela signifie que notre message est allé bien au-delà de ce que nous pensions.

FdH : Qu’en est-il des mécanismes de participation au sein des organisations économiques paysannes ?

MJJ : Les mécanismes de participation sont une caractéristique importante des organisations économiques paysannes. Nous concevons l’autogestion comme une participation qui génère la confiance et qui permet un contrôle social. Si nous observons l’histoire de la Bolivie et de l’Amérique latine en général, nous voyons que le chemin est semé de frustrations, de duperies et tout cela a entraîné une méfiance chez le paysan. Par conséquent, la participation et l’accès à l’information sont importantes pour regagner cette confiance vis-à-vis du processus en cours ou des compagnons de travail. Pour cela, le paysan doit pouvoir voir, participer, être informé. S’il reçoit cette information, s’il peut exprimer son opinion, cela génère un sentiment de confiance en lui et les choses peuvent donc progresser. Au sein des organisations elles-mêmes, la première chose à faire est de briser cette méfiance que ressent spontanément le paysan. Cela peut se faire par le biais d’une participation élargie. Au CIOEC, nous considérons que pour éviter les erreurs et déviances, il est important de sortir des schémas assistencialistes. Ainsi, nous veillons à ce que les organisations soient actives, qu’elles aient une vie propre, qu’elles tiennent des assemblées annuelles, que l’information circule bien. Pour nous, il s’agit là de garanties permettant un bon fonctionnement de l’organisation paysanne. Un tel résultat est obtenu grâce aux mécanismes de participation.

FdH : Les organisations économiques paysannes bénéficient-elles d’un meilleur soutien depuis l’accession d’Evo Morales au pouvoir ?

MJJ : Avec le nouveau gouvernement, il est évident que diverses choses ont changé. La population est davantage écoutée, de nouveaux changements ont lieu afin de renverser certaines structures du modèle néolibéral. Nous sommes contents car c’était notre pari. Nous partageons de nombreuses visions avec ce gouvernement, surtout au niveau macro-économique. Au niveau micro-économique, toutefois, le nouveau gouvernement n’a pas encore compris la dynamique rurale. Il a donc commencé par faire l’erreur que beaucoup d’autres gouvernements ont faite, à savoir lancer des nouveaux projets sans partir de ce qui existe. On parle beaucoup du nouveau plan de développement des entreprises communautaires. Mais on ne sait pas encore qui sera l’acteur de ce plan. Un flou subsiste : s’agit-il d’organisations existantes ou de nouvelles structures que le gouvernement veut créer ? Nous sommes disposés à assumer ce rôle, mais nous n’avons pas encore eu de signal de la part du pouvoir, ni de sa volonté de se fonder sur le mouvement alternatif déjà en place. Il y a même davantage de signes montrant que l’on veut expérimenter et mettre en place de nouvelles choses. Il pourrait donc bien y avoir un problème en ce sens, sur le plan micro-économique, une sorte de confusion. Beaucoup d’ateliers et de rencontres sont organisés en ce moment pour définir ce que sont les entreprises communautaires. Les perceptions sont différentes, il n’existe pas d’idée vraiment homogène sur la question. Cet aspect devra être clarifié dans le futur.

FdH : Le CIOEC a beaucoup travaillé par le passé sur l’élaboration d’un cadre juridique pour l’économie solidaire. Quels sont les progrès réalisés en la matière ?

MJJ : Nous avons abordé la question de différentes façons. Dans un premier temps, nous avons demandé que soit élaborée une loi concernant les organisations économiques paysannes, un texte qui puisse être une sorte d’avant-projet de loi de l’économie solidaire. L’objectif est de reconnaître les activités économiques organisées, non celles mises en place dans un but lucratif, mais plutôt dans un esprit solidaire ; des activités qui soient basées non pas sur le capital, mais bien sur le travail. Il y a des avancées, bien que la loi n’ait pas été approuvée encore. Le processus est très lent. La Bolivie dispose toutefois d’un espace qui est en voie de construction : la nouvelle constitution. Nous y avons également beaucoup travaillé, en faisant en sorte que l’économie solidaire et les économies alternatives y apparaissent. Nous voulons que cette nouvelle constitution reconnaisse les différents types d’économie. Les choses sont en chemin.

FdH : On dit qu’il existe une culture du travail communautaire en Bolivie. L’économie sociale aurait donc une base culturelle en quelque sorte. Qu’en penses-tu ?

MJJ : Je crois très certainement que les gens s’organisent parce que cela répond à leur nature profonde, à une culture solidaire. Toutefois, il existe un problème à l’heure actuelle qui est en lien direct avec ce que je viens de mentionner concernant les visions du gouvernement qui se base strictement sur l’aspect culturel pour développer le nouveau modèle économique. S’organiser doit rester un acte volontaire. Les nouvelles visions du gouvernement portent à se fonder sur les aspects culturels, mais la volonté est que l’on s’organise à partir de la communauté de façon obligatoire. Il souhaiterait que toute la communauté entre dans un processus économique, crée cette entreprise communautaire, que tous travaillent de la même façon. Quant à nous, nous pensons que l’organisation doit s’élaborer sur une base volontaire. S’associe qui veut, selon nous. Nous pensons que ce caractère obligatoire présente des obstacles. Nos visions sont différentes. Ce point devra également faire l’objet de clarifications.

FdH : Souhaites-tu ajouter autre chose ?

MJJ : Je voudrais souligner que le CIOEC travaille un thème qui est ressorti du premier Forum Social Mondial. L’économie solidaire est une pratique qui ne répond pas à une théorie. Il existe de nombreuses pratiques différentes si l’on compare la situation en Belgique, en France, en Bolivie ou au Brésil. En fait, bien qu’elles soient différentes (parce qu’elles partent de réalités différentes), elles ont toutes pour objectif de remettre l’homme au centre de l’économie. Je crois que nous avons ramené cet enseignement du Forum Social Mondial et que nous l’appliquons en profondeur ici, au sein du CIOEC.

Propos recueillis par Milena Merlino

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