Au pays des Sans Terre…

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Le vieux VW chargé à bloc file droit devant sur la route qui déroule son long ruban jusqu’à la ligne d’horizon, loin loin devant. Forró à fond la caisse : la musique nous remplit la tête et les oreilles. De temps à autre, l’allure ralentit, coup de klaxon amical : un drapeau aux tons rouges flotte fièrement au vent et signale un campement. Des mains se lèvent et s’agitent. Gaz… Nous sommes déjà repartis ! Nous sommes au pays des Sans Terre (1). Brésil. Nordeste. Recife. Un peu plus à l’ouest, un peu dans les terres : Caruaru, Etat de Pernambuco. Pendant une dizaine de jours, nous allons partager les joies, les peines, les peurs et les victoires des paysans du Mouvement des Sans Terre (MST).

Le camp qui nous accueille est installé depuis longtemps ; c’est Normandia, un assentamento (2). Le MST y a aménagé un centre de formation (l’un des 150 centres MST du Pernambuco), un réfectoire, des dortoirs et même, dans l’une des pièces de la maison de l’ancien « maître » (inhabitée), une salle de découpe de viande. De l’eau quand il y en a… Hors les murs de la propriété, il y a les terres, occupées elles aussi : des potagers, des terres de cultures et des pâturages, et en contrebas, le campement où sont installées les familles. Le séminaire accueille Frères des Hommes Belgique, France et Grand-Duché de Luxembourg (qui soutiennent financièrement le MST depuis des années). Il y a aussi Sergio et Milma du la CUC (Comité de Unidad Campesina), une association qui organise notamment l’école et la formation politique des indigènes et des paysans au Guatémala. Erwin qui dirige en Bolivie l’association des paysans bio (AOPEB). Lydia et Pedro qui représentent la coordination des associations paysannes de Bolivie (CIOEC). Nous échangerons pendant quelques jours nos pratiques de formation des paysans.

1 million et demi de MST

Brésil : 192 millions d’habitants. 5èmepays du monde par la superficie et par le nombre d’habitants. L’agriculture et le secteur agroalimentaire représentent près de 20% du PIB.[ Créé vers le milieu des années ‘80, le MST y occupe aujourd’hui plus de 7,5 millions d’ha. 1,5 million de personnes. Près d’un millier d’acampamentos (campement d’occupation) avec plus de 150 000 familles Sans Terre et plus du double (300 000 familles) sur des assentamentos (terres conquises). Acampados et assentados (paysans des acapamentos et des assentamentos) se mobilisent au quotidien pour faire respecter leurs droits à la citoyenneté (droits politiques, sociaux, économiques, environnementaux, culturels,…). Le MST ne lutte pas seulement pour la terre mais pour une réforme agraire juste et non commerciale (pour l’expropriation et l’attribution des terres aux personnes qui la travaillent et non la vente des terres et l’endettement des paysans comme le proposent le gouvernement et la Banque mondiale). Le MST s’appuie sur l’article 184 de la constitution de 1988 qui stipule qu’« Il incombe à l’Union de s’approprier, par intérêt social, aux fins de la réforme agraire, le bien rural qui n’accomplit pas sa fonction sociale ». Le débat juridique a donc lieu sur la définition de la fonction sociale de la terre, débat sensible au rapport de force entre les mobilisations des sans-terres et le pouvoir corrupteur du grand propriétaire. Les avocats des Sans terre ont du boulot… chaque jour. 

Un mouvement bien structuré

Chez les MST, la parité est l’une des règles d’or ; chaque organe est donc systématiquement coordonné par une femme et un homme, avec décision collective. Une structure nationale, au niveau de l’Etat fédéral (Brésil). Une structure pour chacun des 24 Etats ; chaque Etat est divisé en « régionales » (leur nombre varie d’un Etat à l’autre). Chaque « régionale » est divisée en « brigades », composées de plusieurs campements (acapamento et assentamento), organisés et coordonnés comme les « régionales » et gardant les mêmes lignes politiques. Les « brigades » sont composées de familles, qui, groupées, forment les « nucleos ». Les « brigades » sont structurées en « sections » travaillant sur les thématiques chères au MST (enseignement et formation, santé, marchés,…). 

Grâce à l’obstination des militants, parfois en collaboration avec des segments du pouvoir public, des partis de gauche, des syndicats et autres mouvements sociaux, des églises progressistes, des ONG,… le MST a pu organiser un système parallèle, un système alternatif dans le système ultra-libéral brésilien, avec des coopératives de commercialisation, des écoles et des centres de formation, un journal et des radios, des coopératives de crédit,… 

De Marguerita à Normandia

Marguerita est un des acapamentos MST ; l’un des nombreux camps occupant une des trop nombreuses propriétés dont la terre est fertile mais que le propriétaire ne travaille pas. Ici, les paysans ont installé le campement sur un flan bien orienté à proximité d’un point d’eau. Les habitations précaires se serrent les unes contre les autres pour faire front, les terres sont cultivées avec soin, sans produits chimiques sur les principes de l’agriculture biologique et de la permaculture pour partie. Chacun est responsable d’une parcelle et tout le monde travaille pour la collectivité. Une pisciculture donne du poisson. Chaque maison est entourée d’un jardinet. Une maison commune fabrique le pain et les galettes de manioc. L’autonomie alimentaire est assurée, avec quelques surplus qui sont vendus sur les marchés des villes les plus proches. Quand le soir tombe, plus de la moitié des paysans (femmes et enfants surtout) partent dormir ailleurs. L’acampamento risque la visite de la police ou de l’armée à tout moment pour les déloger manu militari… A notre retour à Normandia, l’assentamento où nous logeons, le repas est partagé avec un grain de tristesse : ici nous sommes en sécurité et la nourriture est produite sur place. Combien de paysans seront délogés cette nuit ? 

Un peu de lecture ?

  • L’action politique des sans-terre au Brésil, Bruno Konder Comparato, Paris, L’Harmattan, 2004.
  • Les sans-terre du Brésil. Géographie d’un mouvement socio-territorial, Jean-Yves Martin, L’Harmattan, 2001.
  • La terre au Brésil, de l’abolition de l’esclavage à la mondialisation, Idelette Muzart-Fonseca dos Santos et Denis Rolland, L’Harmattan, 2010

(1) Bernard et Catherine ont accompagné Perrine et Stéphanie de Frères des Hommes pour un séminaire et des rencontres avec les Paysans du Mouvement des Sans Terre (MST), du 10 au 23 octobre 2011.

(2) Un assentamento est constitué d’un groupe de familles ayant obtenu un titre de propriété officiel à la suite de l’occupation d’une terre, phase antérieure appelée acampamento.

Catherine Tellier et Bernard Moreau

 

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