Au Non de la Terre !

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« Le sol est un être vivant », scande avec détermination Serge. Une vision étrangement semblable à celle de Bernabé Vasques qui nous enseigne que «Todo tiene vida (1)». Si le premier est agriculteur dans un petit village de la province belge du Luxembourg, le second est directeur du CDRO (Coopération pour le Développement Rural du sud-Ouest) au Guatemala. Si des milliers de kilomètres les séparent, ils ont pourtant la même lutte : celle de dépasser le modèle de production agroalimentaire néolibéral en montrant que d’autres manières de cultiver sont possibles.

« Le sol est un être vivant, nous devons l’observer pour travailler en collaboration avec lui, dans le respect de ce qu’il est ». C’est dans cet esprit que la ferme Arc-en-ciel a décidé de mener son activité agricole depuis 1987. Loin des méthodes et techniques propres aux grandes exploitations agricoles qui structurent nos paysages belges, Serge Pereboom utilise celles prônées par l’agroécologie. A la rencontre de deux disciplines (l’écologie et l’agronomie), l’agroécologie prône des méthodes et des pratiques qui optimisent les systèmes agricoles par l’imitation des processus naturels en « créant des interactions et synergie biologiques bénéfiques entre les composantes de l’agroécosystème (2) ». D’où l’importance de l’observation de la terre, en limitant l’apport d’intrants externes et en maintenant les processus « immunitaires, métaboliques et régulateurs clés des agroécosystèmes (3)». De nombreuses analyses démontrent que ces méthodes peuvent accroître considérablement les rendements (4). A titre d’exemple, l’étude de Jules Pretty a comparé 286 projets récents d’agriculture durable à travers le monde. Les résultats sont plutôt encourageants puisque dans 12, 6 millions d’exploitations, l’augmentation moyenne des récoltes était de 79%. Augmentation qui ne s’est pas réalisée au détriment des sols puisque les services environnementaux essentiels se sont accrus également. Dès lors, et comme le souligne Olivier de Schutter dans son rapport de 2010, l’agroécologie permet d’atteindre les trois principes du droit à l’alimentation : « la disponibilité, l’accessibilité et l’adéquation de la nourriture (5)». En d’autres termes, les pratiques agroécologiques seraient une solution à l’inégale répartition des estomacs remplis dans nos sociétés actuelles. A la condition, et non des moindres, qu’elles soient encadrées et soutenues par un cadre institutionnel et juridique qui leur permettent de résister à la concurrence déloyale des multinationales agro-alimentaires.

L’agroécologie, trucs et astuces

Concrètement, les pratiques agroécologiques suivent l’application de plusieurs principes : « le recyclage des éléments nutritifs et de l’énergie sur place plutôt que l’utilisation d’intrants, l’intégration des cultures et de l’élevage, la diversification des espèces et des ressources génétiques des agroécosystèmes dans l’espace et le temps ou encore l’accent mis sur les interactions et la productivité à l’échelle de l’ensemble du système agricole plutôt que sur des variétés individuelles . (6)» Autrement dit, il faut utiliser les ressources disponibles sur place pour ne pas dépendre d’intrants extérieurs et favoriser la diversification qui permet à la terre et aux cultures de ne pas s’épuiser. Et en ce sens, certaines cultures biologiques ne peuvent être rattachées à l’agroécologie dans la mesure où elles utilisent des engrais, certes non chimiques, mais importés (dépendant donc de leurs fournisseurs) et pratiquent la monoculture intensive. Si elles ne détruisent pas l’humus primordial à la croissance saine des plantes, elles ne font que le maintenir sans lui permettre de se régénérer. Contrairement aux cultures agroécologiques qui poussent encore plus loin la conservation des sols puisqu’elles permettent l’augmentation de la couche d’humus amplifiant ainsi la fertilité de la terre qui pourra alors mieux nourrir ses enfants. Il existe une technique formidable à mettre dans les mains de tous les paysans : l’utilisation du bokashi. Ce terme japonais signifie « matière organique fermentée ». Souvent considéré comme un type de compostage, il est en réalité un processus de fermentation. Composé de déchets organiques non pourris, de micro-organismes (anaérobiques et aérobiques (7) ), d’urine,… disponibles sur le lieu d’exploitation et fermentés pendant quatre à cinq semaines dans des contenants où l’air ne peut rentrer, le bokashi est une nouvelle baguette magique agroécologique. Combinées avec la terra preta (8) , ces deux techniques ne font pas sortir un lapin du chapeau mais des centaines…

L’agroécologie politique ?

Mais que l’on ne s’y trompe pas, l’agroécologie est beaucoup plus qu’une question de pratiques agricoles. Il s’agit bien là d’un véritable concept politique, social et environnemental qui répond à un défi majeur de nos sociétés actuelles : proposer une alternative durable, juste et efficace au modèle agroproductiviste prévalant aujourd’hui. Le but n’est donc pas de créer du profit en produisant en masse, mais de pourvoir à un besoin fondamental, celui de se nourrir, en respectant la nature et l’être humain. Outre la contestation du modèle conventionnel, l’agroécologie fait donc partie de ces mouvements positifs, porteurs d’alternatives durables et justes. Il serait donc erroné de penser que les pratiques agroécologiques puissent servir le modèle agro-alimentaire actuel (9). Ce serait le vider de sa substance politique et en faire un non-sens puisque l’agroécologie lutte contre ce modèle qui tenterait d’en récupérer les pratiques.

La vision maya de l’agriculture : entre spiritualité et politique

A l’instar de l’agroécologie, les procédés agricoles de la communauté maya au Guatemala ne se limitent pas à l’application de pratiques traditionnelles ancestrales. Plus que de simples méthodes agricoles, ces pratiques participent d’une double dynamique : spirituelle et politique.

La dimension spirituelle

Tout comme l’agroécologie qui considère la terre comme un être vivant, les Mayas pensent que « todo tiene vida ». Et si tous les éléments détiennent la vie, ils s’articulent en harmonie pour constituer un Tout global où chaque élément occupe une place qui lui est propre sans qu’il y ait une quelconque hiérarchie. Les constituants du Tout ont le même droit d’exister, le même droit à la dignité. L’être humain n’est donc pas le centre de cette création ni le maître, il y participe et doit en prendre conscience car chacune de ses actions impacte l’équilibre du Tout. La cosmovision maya génère donc une forme de co-responsabilité et un respect mutuel des éléments. Chacun est responsable de ce qui l’entoure et doit œuvrer pour que l’équilibre du Tout persiste. La vision égalitaire des Mayas se combine donc assez mal avec le modèle néolibéral, généreux producteur d’inégalités et d’exclusion.

Dans cette optique, les communautés mayas K’iche, avec lesquelles travaille le CDRO, se sont réapproprié les techniques ancestrales comme le bokashi ou le principe des cultures associées (10) qui suivent les cycles naturels et respectent les sols. Mais plus encore puisque grâce à ces pratiques, la terre fait éclore en quantité suffisante des produits sains capables de nourrir des populations qui les cultivent. Plus qu’un respect de la terre, il y a bien derrière ces méthodes, un véritable respect de l’être humain.

La dimension politique

Si la dimension spirituelle prend une importance certaine dans cette agriculture comme en témoignent aussi les rituels effectués avant la mise en culture de la terre, la dimension politique n’en n’est pas moins grande. Et plus le temps avance, et plus cette dernière se pare d’une importance indéniable. Alors que ces méthodes ne participaient qu’au cycle normal de la cosmovision maya avant la colonisation espagnole, elles prennent une tout autre saveur à l’heure où cette culture séculaire s’est vue reniée, à l’heure où le système capitaliste dérégulé à outrance a fait naître une oligarchie financière omnipotente, à l’heure où les excès consuméristes des uns ont déréglé le climat de tous.

Depuis l’arrivée des Espagnols sur les terres guatémaltèques, qui ne l’étaient pas encore d’ailleurs, puisqu’il s’agissait de multiples communautés distinctes, les indigènes ont été victimes d’un véritable reniement de leur culture par les nouveaux arrivants et leurs descendants. L’exclusion sociale dont ils ont fait l’objet ne s’est pas atténuée avec le temps. Bien au contraire, depuis la fin du XIXe siècle, l’idéologie politique et sociale dominante, soutenue par les textes légaux et l’élite intellectuelle guatémaltèque était celle d’un « nationalisme exclusif (11)» qui ne reconnaissait pas et ne respectait pas la diversité culturelle inhérente au Guatemala. Alors qu’ils composaient la majorité de la population guatémaltèque (de 40 à 55%), les Mayas du Guatemala étaient considérés comme « un obstacle au progrès national (12)» de sorte qu’ils étaient « privés d’accès à l’éducation dans leurs propres langues et privés du droit de vote [et d’occuper des postes politique à l’échelle nationale] s’ils ne parlaient pas l’espagnol (13)». Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle (1945 et la promulgation de la nouvelle constitution démocratique), ils se sont donc vus exclus de tout droit « citoyen » formel. Mais malgré ce massacre culturel, les Indiens ont réussi à maintenir leurs feux mayas comme l’étendard de leur liberté de penser, de vivre, de croire, comme leur bouclier face au monde moderne. Au niveau local, d’abord, au niveau national et international ensuite. Cette réaffirmation ethnique ne s’est pas faite en un jour et continue à l’heure actuelle à travers le travail de nombreux mouvements paysans et d’acteurs comme le CDRO ou le CUC (14) . En ravivant leur culture, ces communautés mayas, se retrouvent autour d’un terreau semblable et se consolident mutuellement. Dans ce contexte, les méthodes agricoles ancestrales qui s’opposent parfaitement avec celles utilisées dans les grandes exploitations (essentiellement aux mains de ladinos (15) ou d’Occidentaux) deviennent des témoins visibles de cette réaffirmation culturelle, de ce désir de se réapproprier une identité autrefois bafouée. La force de cette agriculture, c’est qu’elle est devenue un véritable élément unificateur permettant aux paysans guatémaltèques de revendiquer ensemble leurs droits, de lutter contre l’accaparement de leurs terres par les multinationales et de faire face au changement climatique en observant comment la nature s’y accommode et en reproduisant ces nouvelles formes d’adaptation. De sorte qu’il ne serait pas faux de considérer les pratiques et la vision maya de l’agriculture comme un mode de développement agricole agroécologique. Et en ce sens, les échanges d’expériences agroécologiques entre les deux hémisphères ne peuvent être que bénéfiques et témoignent d’une même lutte : celle de faire rendre compte que « todo tiene vida ».

Violaine Wathelet

(1) « Tout a une vie » ou « Tout est vivant ».

(2) De SCHUTTER Olivier, « Le droit à l’alimentation », rapport présenté à la seizième session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies (A/HCR/16/49), 20 décembre 2010, P.7.

(3) Altieri M.A et Toledo V.M, « The agroecological revolution in Latina America : rescuing nature, ensuring food sovereignty and empowering peasants », in Journal of Peasant Studies, Vol. 38, n°3, juillet, p. 587-612.

(4) Voir à cesujet : Jules Pretty et al., «Resource-conserving agriculture increases yields in developing countries», in Environmental Science and Technology, Vol. 40, n°4, 2006.

(5) De SCHUTTER Olivier, op cit.p.4.

(6) DELCOURT Laurent, « Agroécologie : enjeux et défis », in Centre Tricontinental, « Agroécologie. Enjeux et perspectives. », in Alternatives Sud, Paris, Editions Syllepse,2014, Vol. XXI, n°3, p.16.

(7) Se dit « anaérobique » les micro-organismes qui ne contiennent pas de dioxygène (O2) et qui parviennent donc à vivre sans être en contact de l’air. Contrairement aux micro-organismes aérobiques qui ne peuvent vivre sans l’apport de dioxygène.

(8) D’origine précolombienne, la terra preta est un type de sol d’origine humaine préparée à l’aide de carbone, de matière organique et de nutriments (tels que l’azote, le phosphore, le potassium et le calcium). Il contient également une quantité importante de tessons de poterie. Cette terre est très fertile car la combinaison des différents éléments provoque une activité micro-organique des plus développées.

(9) Pourtant certains organismes internationaux la récupèrent en ne retenant d’elle que « ses techniques afin de “verdir” le modèle dominant », CAUDRON Maxime, « Souveraineté alimentaire, agroécologie, économie sociale, solidaire et féministe : quelles articulations ? », in Pour que la Terre tourne plus juste !, Entraide et Fraternité, Août 2014, p.7

(10) Consiste à semer sur une même parcelle plusieurs variétés de plantes

(11) DAVIS Shelton H., « Mouvement maya et culture nationale au Guatemala », in Journal de la société des américanistes, 90-2, 2004, p.3. URL : http://jsa.revues.org/1724

(12) Ibid., p.5.

(13) Ibid.,p.3.

(14) Comite de Unidad Campesina, partenaires de Frères des Hommes.

(15) Les ladinos qu’ils soient métis ou non, dont la langue maternelle est l’espagnol, sont les descendants des colons.

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